Tout à Elle

Jan Melka

Mathilde Alloin

Tu glisses mais ne tombes pas, tu t’agites avec fracas.

Dans la foule écrasante qui te regarde fuir, tes yeux se posent sur ce qui t’échappe, tu comprends que tu construis seulement pour pouvoir détruire, et plus tu entends de mots, plus tu vois les minutes glisser sous forme de sable, plus tu te représentes ces visages, ces mains, ces rires perdus, comme autant de concerts donnés par ces innombrables morceaux de chair qui jouent la comédie, qui décident de tout ; alors, alors tu te demandes pourquoi on s’est cherché des dieux.

 

Alors, tu décides de changer les règles du jeu.

Tu te transformes. Tu deviens formes.

J’agrandis les limites de mon champs de vision, souriant du futur et hilare du présent, rien n’est jamais perdu quand on peut le donner.

Métamorphisme d’idées.

Tu deviens connexion, tu maries une pensée à l’un de tes dessins, fais vivre le macro dans le creux de ton sein ; et si perdre ses repères c’était tout deviner ?

Ton corps devient témoin et complice d’un mirage, il subit lentement les caprices de ton âge, se pliant à muter sans jamais déchirer, la vraie révolution a lieu dans l’intime, ta pudeur : ton insondable coeur.

Tu deviens avatar, tout ce qui te caresse semble t’humaniser, ces milles bras désarmés frôlent, pressent, pour s’en aller.

Leur énergie nourrit ton âme transfigurée.

 

Tout est changé.

Tu souffres de vouloir couper un cordon qui fait le lien entre les femmes de génération en génération.

Toi, qui te tords entre vie et création.

La femme doit-elle enfanter, engendrer ?

 

Genèse. Procréation.

Elle était là.

Et comme elle était là, elle donna naissance à ce qui lui survit, ce qui pouvait prolonger son destin et celui de ceux qui l’ont aimée.

Au fil des ans, des vies qui existent et s’enroulent, elle réalise que ce qu’elle veut laisser serait peut-être une partie d’elle-même, mais déshumanisée.

Peut-être que le message ne passerait pas à travers son sang dans d’autres veines, mais comme une encre qu’on peine à effacer.

 

Alors, elle crée.

C’est aujourd’hui. Création.

Elle voyait que la vie qui s’offrait à elle était plus longue, plus sûre, plus égoïste. 

Il ne lui semble plus aussi vital de la transmettre car elle devient un peu plus la sienne. 

Elle aurait le temps de devenir quelque chose d’autre qu’un héritage.

 

Que fera-t-elle, lorsque, immortelle, elle s’ennuiera de ce qu’elle-même désira ?

Se désirera-t-elle ?

 

C’est l’épilogue. Auto-création ou auto-destruction.

 

Les mains qui s‘agrippent au plaisir sont celles qui s’agrippent à la vie.

Par ces agrippements elles dessinent de leurs traces des terriers rassurants où la femme-louve devient joie.

Gaïa, déesse de la terre.

 

L’auto-destruction, c’est sa disparition. Et ses mains partent en premier, Avec un froncement de sourcil elle regarde ses doigts créateurs se rider et se noircir, devenant presque cendre en un regard, et pourtant il faut les utiliser, il faut les faire brûler, c’est la promesse à Prométhée.

Parfois tu as l’idée que son corps t’appartient davantage que ton propre corps. Tu ne comprends pas comment le tien peut être si étranger quand le sien a tant de sens, qu’il éveille tous tes sens. Vers un plafond sans fond, ensemble ils s’aspirent dans nos soupirs. On y inspire notre bonheur, et on expire l’éternité.

 

Ce soir, la mer est

Ce soir, la femme est

Ce soir, tout est

 

Demain, que sera ?

L’ombre de la Femme-Tout est malheureuse.

Elle ne voit jamais la lumière du soleil. 

Ombre, elle s’est perdue parmi tant d’autres. Un multivers : une option, une possibilité, un choix jamais réalisé. Un futur compromis, un passé regretté, la décision qui ne sera jamais prise, les dés qui n’ont pas fini de rouler.

Les reflets sont-ils faits pour ne rien exister ? 

 

Comme une utopie qui n’a pas lieu, comme une uchronie qui n’a pas le temps, j’ai l’impression que nous perdons des instants. Le deuil est douloureux quand on ne sait où se recueillir. Le présent est solitaire, le présent n’a pas d’avenir. 

Comment vivre tout, comment vivre comme cette femme, tout, quelle équation doit-on résoudre pour circuler infiniment dans les vies et dans les instants ? 

Pourra-t-on un jour voyager dans les gens ? L’exploration humaine semble plus vaste et étonnante. Nous effleurons seulement l’eau dans laquelle nous voudrions plonger.

 

Nous cherchons les solutions en regardant les questions, attendant qu’elles nous répondent, contemplateurs rêveurs du tableau incompris, miroir brisé dont chacun tient son morceau de vérité, mais que personne ne pense à rassembler.

 

L’ombre devient ambre au soleil.

Elle se meut dans cette nouvelle peau ou plutôt elle s’émeut d’avoir chaud, le soleil éclaircit sa pénombre et elle ne sera plus jamais un dessin impalpable et fuyant.

A qui fait-elle de l’ombre désormais ? Elle est si éblouie qu’elle n’y songe pas vraiment, et à vrai dire cela lui paraitrait improbable, le soleil irradie de tous côtés.

Seule, à ses pieds, la Femme-Tout est à genoux, finit par s’affaisser : elle a tué le tout.

C’est le rien qui triomphe, le rien simple, le rien nu, le rien n’est plus impossible, le rien ne sert plus de courir.

La reine du rien danse au son assourdissant de la vie qui l’envahit.

Elle se gonfle d’une énergie mystérieuse et au-delà de l’humain, une géométrie de mots qui codent ses sentiments, une robotique d’organes virtuels, une peau de papier et de pierres, un coeur transparent, un visage changeant, un sang d’écriture, des yeux qui ont tout vu.

Elle peut saigner, elle peut mourir, mais elle créera toujours.

 

Et elle danse, avec ses pieds qui ne savent pas s’arrêter, elle dansera de folie et de bonheur éternel, comme prisonnière d’une jouissance qui ne s’arrêtera jamais.

Si les choses ont un sens c’est parce qu’il en existe plusieurs côtés.

En comprendre le sens c’est aussi en comprendre les différentes beautés.

On se trompe si l’on pense à l’humain comme à un être que l’on peut cacher. Nous sommes les animaux du long instant.

 

Tu poses des mains sur un visage qui a depuis longtemps vu la lumière du jour. Tu cherches à créer une cécité mais ces couleurs sont imprégnées au-delà de tes yeux, souviens-toi, c’est toi même qui les as imaginées.

 

Le futur de l’homme n’est pas plus inconnu que son passé.

 

Il n’est pas réellement d’ombre, il n’est pas réellement de face cachée.

 

Jan Melka

Jan Melka, née en 1995, artiste plasticienne franco-américaine, vit et travaille à Paris, France

Depuis septembre 2015, elle se consacre à sa recherche artistique, à la limite de l’expressionnisme abstrait, en créant ses propres fictions à partir de figures reconstruites. Le travail de Jan a été exposé au Lobby, Tokyo, Japon; Galerie Michael Bargo, New-York,États-Unis; Galerie Plate, Paris, France; Pavillon Vendôme, Paris, France; Galerie Sans Titre, Paris, France; Spring Studios, New York, États-Unis, États-Unis; NoblePeople, Londres, Royaume-Uni et Stuido H13, Lyon, France.

Mathilde Alloin

Mathilde Alloin, directrice artistique française, spécialisée dans la lingerie et les wearables, est née en 1993 et vit et travaille à Paris. 

Diplomée à ESMOD Paris en spécialisation lingerie, d’un Bachelor de Gestion de l’Innovation au CNAM et d’un Master de Management au London College of Fashion (durant lequel elle collabore avec une association militant contre l’excision féminine), elle assiste en parallèle une directrice artistique renommée dans le monde de la lingerie. 

Elle fonde ensuite une start-up dans les nouvelles technologies pour créer de la lingerie sur mesure grâce aux technologies 3D. Elle travaille à changer le regard porté sur la femme et lui rendre hommage, grâce aux arts, aux sciences et à l’humain. La philosophie, la poésie, et le cinéma la passionnent également.