Sans pisser ni avoir un mail

Sara de la Villejegu

Lou-Maria Le Brusq

Non pas par géométrie mais les sables

Mouvants

J’ai posé ça comme une possibilité d’attente

Incomplète, comme un chat

Et le lait, et le beurre.

 

Ce n’est pas un matin pour composer et

pourtant c’est arrivé

non pas par géométrie,

Sauf si douze doigts glissent.

 

Au-dessus du ronflement résiduel de l’océan, découpées en tiers d’octave, les terrasses s’organisent, côté séjour, en continuité comme un chemin de ronde, d’où l’on domine le site à perte de vue. La coque, en bois moulé recouvert de polyester, s’avance en porte-à-faux au-dessus du vide. De la petite terrasse, en lattes de chêne, on découvre, comme du pont d’un navire, un paysage sans limite. Elle est abritée du vent par les fenêtres du séjour qui s’ouvrent à angle droit et qui se bloquent en position de brise-vent. Les appuis de fenêtre sont en polyester et les portes en bois laqué. Un escalier intérieur conduit aux pièces en contrebas, au niveau des patios.

 

Il avait fallu quelques années pour que le club trouve son deuxième souffle. Nous ne connaissions que trop bien cette ruelle sombre où l’eau coulait en cascade perpétuelle sur les dalles de marbre de la cité. C’était une grande et belle cité, isolée au bout d’un océan de sable, cachée derrière ses palmiers artificiels, irriguée par une savante installation de canaux, d’aqueducs, de tubes et de tuyaux. Il n’avait fallu que dix jours pour établir ses fondations, dix nuits pour planter la palmeraie et encore quelques jours pour terminer le premier building. Peu à peu la ville a pris forme, s’élevant au travers le désert comme une lame de fond, tsunami de métal et de béton, de plastique et de fleurs, de cobalt et de lithium s’abattant sur les dunes. Mr. Monik s’était installé ici après sa séparation avec Bianca. À l’époque, il n’existait encore aucun café mais deux cercles qui en tenaient lieu : le Club International de l’Aval et le Cercle Américain d’ex-footballeurs à la retraite.

 

Mr. Monik n’avait pas joué dans ce boy’s’ club depuis plus de six mois maintenant. Il n’était pas franchement d’accord avec la notion d’exclusion que l’on retrouve dans l’étymologie même du mot « club », mais il fallait qu’il passe le pas de cette porte s’il voulait participer au prochain tournoi. Nous avions discuté un jour de ce que voulait vraiment signifier le mot « club.». Il viendrait de l’anglais : bâton, société. Il paraît que sa désignation de « groupe de personnes » est né de celui de « masse » ou « d’agrégat », qui pourrait résulter de la comparaison avec la masse d’une massue. 

 

Chemin faisant, Mr. Monik se mit à repenser aux Lady’s Club dont lui avait parlé un ami chypriote. Ruminant à l’idée de devoir se confronter aux autres boys du club de l’Aval, il s’insurgea intérieurement à propos de ces femmes qui avaient le droit de posséder leur propre club. Que pouvaient-elles y faire ? Cette pensée l’exaspéra tellement qu’il prit dans ses mains un étai qui gisait sur le sol et asséna un coup violent sur la dalle de sable.

 

J’ai rendez-vous, avec mon patron. Je suis en avance. J’attends quarante minutes à observer des fonctionnaires, des agents de sécurité et policiers plus ou moins spéciaux. Qu’est-ce que je fais ici ? L’attente est longue longue longue, je me suis trompée dans les horaires, j’aurais dû prendre le train d’après. Mais voilà c’est comme ça et je suis sur cette place flanquée de colonnes blanches et noires qui ressemblent à des queues de putois, et qui puent d’ici. Merde. Je suis un peu stressée mais ça va, j’ai l’habitude. Je sais pas pourquoi, je me rappelle la soirée d’hier, et cette situation, tout ça me semble complètement vide de sens. Je marche sur cette place de long en large et tourne sur moi même, en ayant probablement l’air perdu, ou grognon …J’y pense encore à hier. C’était quoi hier ? Impossible d’avoir la photo complète. Des shots, des jetons, et puis peut-être un hôtel. Je reprend ma ronde débile sur la place déserte, j’ai pas envie d’aller à ce rendez-vous. J’ai plusieurs vies. Mon téléphone sonne et je reçois un message : on a besoin de filles avec nous. C’est qui ? J’ai l’esprit encore embué, embrumée de la veille, pas fraîche. Tout me semble si long. Je n’ai pas la patience de réfléchir, je sens que je vais dire n’importe quoi. Tant pis. Je tourne le dos aux touristes qui prennent en photo une pub pour des clopes sans tabac, alors c’est quoi ça des clopes sans tabac, n’importe quoi. Je tourne le dos aux touristes mais leur perches à selfie qui cliquent derrière ma nuque m’exaspèrent. Mon téléphone sonne une deuxième fois : on a besoin de filles avec nous ! Je connais pas le numéro mais cette phrase me dit un truc. Je crois qu’à la réunion d’hier nous avions abordé quelque chose du genre. J’ai envie de boire une bière. Il est même pas encore midi mais je zieute sur une terrasse une pinte de blonde qui elle aussi me fait du gringue. Pas de chance, elle s’abandonne à un autre. Tant pis. Et puis de toute façon, j’aurais jamais bu une bière avant mon rendez-vous, et puis de toute façon, j’ai claqué tout mon blé hier. Qu’est-ce qu’il fout ? Il est en retard.

 

Nous regardions cette cité vidée de ses malades, de ses lépreux, de ses branques, ses dérangés, ses furieux, ses hallucinés, phobiques, risibles, pétulants, gigantesques, lunatiques, jobards, fêlés, toqués, stupides, maniaques, irrésistibles, loufoques, fantastiques, purgée de ses idiots, de ses étourneaux, de ses impossibles, de ses manchots, de ses incoercibles même, de ses obsessionnels, de ses échappés des petites-maisons, de ses bizarres, de ses soniques, de ses désordonnés, de ses mélancoliques, de ses violents, de ses prodigieux, de ses ivrognes, de ses balafrés, de ses paraphréniques, de ses dévergondés, de ses exaltés, de ses fayards, de ses hêtres, de ses follets, fatigués, fainéants, fondus, et encore formidablement beaux, tous, dans leurs sourires de fous. 

 

Je la place à l’horizontale, les doigts enfoncés de moitié. Je ne peux faire cette opération sans un niveau d’eau. Ma paume étant bien équilibrée au moyen de cales en carton ou papier, on prendra tous les dispositifs de réglage de force d’appui à zéro. Puis on cherchera l’équilibre indifférent du bras au moyen du contre-poids. L’équilibre étant trouvé, il faut régler la force d’appui en suivant les instructions données dans la notice. On place ensuite le visage sur le plateau et on dépose la paume au milieu de la plage lisse. Si elle reste en place, la bouche est bien réglée. Si elle se dirige vers le centre, il faut augmenter la force de pression de la paume. Au contraire, si elle se dirige vers l’extérieur il faut diminuer la force de pression. L’opération se fait par tâtonnements. Il y a une précaution à prendre, il faut surveiller avec attention la paume au moment où elle se dépose sur le sable pour empêcher d’aller rayer la plage si le réglage était absolument mauvais.  

 

Je m’accoude sur la table l’œil un peu torve et fixe un point dans le vague. Le vent fait balancer des feuilles au-dessus de ma tête et je n’écoute plus. J’ai manifestement l’air endormi et commence à songer à mille et une choses absentes, des gens, des odeurs, des formes, mille et une choses qui me rappelleraient à la maison. Je les compare entre elles dans mon esprit et décide que, finalement, je suis bien, là. Il y a quelqu’un qui se lève, une main en attrape une autre, et j’attrape celle qu’on me tend. Ça tourne. Je suis docilement cette étreinte. On passe la trappe, et je me retrouve seule avec eux. J’aime ce mouvement, celui qui glisse pour entrer. Il me rassure. Juste une petite flamme éclaire le ventre géant de l’édifice. Il fait chaud, je transpire. Il fait chaud et je m’allonge car la tête me tourne violemment ; le silence. Il y a une pensée ici. Une belle et grande pensée. Soudain, un accord vibre, et sans cesse les accords s’enchaînent portés par le silence et portés par l’air chaud de la cuve, portés par les haleines aux relents d’alcool et de chimères. Une flûte, peut-être une guitare, je ne sais pas. Il y a eux et il y a moi. Je n’arrive pas à m’extraire du son qui m’entoure, vaporeux. Je vois les ombres mais elles ne me regardent pas, elles dansent comme eux dansent, ils sont ensemble et moi je lui là, à côté, et je n’arrive pas à être avec eux ; seule la main tendue prolongée de la bouteille me ramène à moi, et je me rends compte que je pleure.

 

Sara de la Villejegu

Sara de la Villejegu vogue dans un travail de dessin et d’installation ponctué de voyages géomanciques dans des techniques ancestrales, vers un lent et long retour aux éléments, guidée par une abstraction intime où seul le sensoriel subsiste.

Lou-Maria Le Brusq

Lou-Maria développe un travail alliant des problématiques sémantiques comme politiques. Elle produit des objets imprimés, activateurs de situations et outils qu’elle utilise de manière performative, ou sculpturale. Ainsi, le texte n’est plus uniquement destiné à être lu, ni à être compris, mais est mis en scène grâce à la sculpture et l’image communicante.