Quand tu partiras pour Ithaque…

Valentin Fougeray

Ysé Sorel

D’où vient donc ce goût du départ ? Au seuil de la nuit, sur le promontoire du rêve, partir avec l’illusion de la page blanche, portant pourtant l’ombre de la veille ; partir pour s’enfuir, peut-être ; partir pour se découvrir surtout, comme on fait tomber une veste au printemps, soulagée de sentir les premiers rayons ensoleillés sur la peau – oui, nous serions donc bien vivants ! Partir pour voir la vie au prisme d’autres villes, pour sentir l’étreinte d’autres corps, pour s’unir dans les désaccords, se frotter à l’autre ; partir pour retrouver le bleu immaculé, les brouhahas jamais éculés, les hasards ludiques, les rencontres optiques.

J’apprends à voir et à sentir dans mes départs.

J’apprends à donner de la matière à l’abstraction.

Tout pénètre en moi plus profondément. On se laisse atteindre par les mystères de ces vies croisées au détour d’une ruelle, ces vies tapies dans la misère, sur les trottoirs, ces vies actives ou ces invitations à la flânerie, ces vies qui débordent comme ces plantes de toutes les terrasses… et cette lumière ! Elle atteint le vieillard à son balcon, illuminant son auréole blanche, tandis qu’avec la confiance de celui qui a eu une vie bien remplie, il vide un verre d’ouzo. En bas, dans la rue, un groupe de jeunes hommes noirs hèlent. Ils ont le sourire aux lèvres ; c’est comme un grand éclat d’espoir.

Contrastes à constater ; strates, strass, stress.

La ville est violente et vivante.

Je me fais réceptacle de tous ses oracles, récepteur de ses champs magnétiques, éponge de ses songes.

Pour cela :

il faut laisser décanter la joie du souvenir, avoir l’élégance souveraine de ne prétendre à rien seulement à vivre,

il faut tenter d’échapper aux horloges, injurier les attentes et les espoirs déjà morts,

il faut saboter les condamnations à une réalité aux yeux ternes, et redonner de l’éclat aux matins, pour vivre l’au-delà de nos jours,

il faut se départir,

il faut partir,

il faut trouver son désert

il faut déserter…

Hussain, lui, fait partie du camp des déserteurs.

Il a passé la frontière ; il a traversé son désert, poursuivi son désir.

La guerre était pour lui presque une excuse, une petite tape sur l’épaule signifiant : « c’est le moment ».

Car il se sentait à l’étroit depuis longtemps dans son pays : d’autres vies l’attendaient.

Alors il fallait se faire fugitif, il fallait être à la hauteur de ses ambitions, il fallait attaquer le soleil.

Alors, lui aussi, il a pris le chemin du départ.

Car Hussain a les grands yeux noirs des conquérants venus d’Orient, il est de la race des Ulysse solitaires qui trouvent des compagnons, de route ou de naufrage, avec l’aisance de la jeunesse, avec l’ingéniosité de l’innocence.

Lui le paria, lui l’athée, il voulait être artiste. Ami des poètes, il a avancé masqué en Turquie, atteint les sommets de la Géorgie, pris un bateau à Izmir, accosté à Samos, enfin rejoint Athènes.

Athènes sera sa scène, mais semelles de vent aux pieds, il est toujours prêt à bifurquer, à s’embarquer, à s’évader. Il reste un fugitif.  

Il chante sous la coupole du ciel : son oud sous le bas, ses pinceaux dans la poche, sa passion dans le cœur, seulement guidé par sa musique intérieure.

Sa seule foi, c’est en lui-même. Elle lui donne l’allure d’un saint un peu coquin.

Surtout, ce qui frappe chez lui, c’est l’absence de doute ; jamais vaincu, toujours convaincu, il a la force de l’insouciance, et la sagesse tranquille d’un vieillard.

Il sourit doucement, frappé par le soleil, comme au courant de quelque schéma mystérieux, de quelque plan invisible au commun des mortels.

Et puis, il y a le charme du secret dans son clin d’œil.

Le monde n’a pas d’âge : l’humanité se déplace, simplement.

Au commencement était le chaos, et, au milieu du chemin de notre vie, la voie droite demeure perdue : les Parques continuent de s’amuser avec les fils des destinées, elles éternuent en maniant leurs aiguilles, et voilà les nœuds, et voilà le bordel. Imbroglio, impros in vivo.

Mais les dieux sont partis, même ici. Leurs colères et les scènes de ménage ne sont plus des excuses à nos faiblesses et à nos détresses. Clamons-le : nous sommes responsables.

Tout ne tient qu’à un fil.

Quoi alors ? Quelle navette ? Quels allers-retours avec notre désespoir ?

Il faudrait peut-être un nouveau big bang, une nouvelle galaxie,

sans particules fines, sans peur (vive l’ataraxie !).

« I will show you fear in a handful of dust ».

D’accord. Mais encore ?

Sommes-nous condamné.e.s à être des Cassandre

à répandre des cris silencieux dans l’oreille de sourds ?

Peut-être faut-il aller voir Madame Sosortis, la fameuse clairvoyante. On dit que c’est la femme la plus sage d’Europe : elle est très enrhumée, mais elle tire encore les cartes. Celle du marin phénicien apparaît, comme un héros antique du tristement contemporain Aquarius… C’est peut-être une voie à suivre mais

mon beau navire ô ma mémoire, n’avons-nous pas assez navigué, dans une onde mauvaise à boire, n’avons-nous pas assez divagué, de la belle aube au triste soir ?

La Méditerranée a un goût de sang, même si les cadavres n’ont pas encore atteint les chaises longues. Les touristes se prélassent, l’eau est toujours aussi claire et accueillante, maternelle. Tout fait signe vers la vie. Mais je ne peux m’empêcher d’y voir un cimetière marin, peuplé de vestiges et de nos lâchetés.

Tout pourtant n’est pas noir et blanc,

sous le soleil exactement.

Sois sage, ô ma Douleur, et tiens-toi plus tranquille.

Tu réclamais le Soir ; il descend ; le voici :

Aux uns portant la paix, aux autres le souci. 

Paix ici, soucis là-bas. Dimitris m’envoie une photo : sur un mur à Athènes, on peut lire en grec « Votre normalité pue le sang nous sommes tou.te.s Zak »

Zak est un militant queer qui a été tué hier, dans une bijouterie, près d’Omonia. Les circonstances de sa mort restent dans les coffres forts et les fors intérieurs : on ne sait pas.

Toujours est-il, j’ai pris comme étendard

cette phrase de René Char : « Développez votre étrangeté légitime. »

Tel est le seul hymne à chanter dans toutes les langues et dans toutes les bouches, à embrasser à toute volée, à tendre comme une voile pour laisser s’engouffrer des vents nouveaux.

La nuit marche à grand pas. On l’entend venir, au-delà des grillons et des aboiements, entre les deux collines mauves, porteuse des promesses non tenues de la veille et des espoirs à venir du jour : la révolution est un éternel recommencement. Comme des poissons rouges dans leur bocal, on croit au grand soir avant de déchanter, puis reprend l’illusion d’un changement possible avant la nouvelle déception, qui était déjà contenue en elle.

Mais peut-être mieux vaut encore croire à cela que ne plus croire du tout ? Et puis nous sommes loin du crépuscule des idoles : on s’impatiente du surgissement de l’aurore des sympathies sans effigies. On se contente alors de sourire contre l’indolence du néant.

Au diapason du monde, je suis sur cette île sans latitude ni longitude : aucun naufrage sur mes rivages… Je me love dans ce doux refuge où les heures se font langueurs, et la somnolence guette sous les oliviers et la chaleur. Comme je descendais des fleuves impassibles, je ne me sentis plus guidé par les haleurs Le temps n’a pas la même consistance ici, les horloges obéissent à d’autres règles, d’ailleurs tout le monde les méprise. La Crète est peut-être, en réalité, la terre des lotophages, ces mangeurs de lotus, ce fruit si savoureux qu’il faisait oublier aux étrangers leur patrie.

Il faut partir, pourtant.
Il faut résister aux sirènes de l’amer et aux douceurs de la mer.

Il faut aller se cogner au réel.

Le vent souffle sur Athènes, une tempête à devenir fou, un air qui fait battre le sang aux tempes et vous laisse un peu engourdi, avec une migraine affligeante, devant une Fix dans un bar de Kypseli.

La nuit sera blanche et noire.

Et rouge, comme cette étoile qui s’étale sur

les marches d’Exarcheia, mais ne brille plus vraiment ailleurs que dans les fantasmes anarchistes, assagis, édulcorés, devenus presque carte postale.

Les policiers, à l’orée du quartier, sont des pantins, des acteurs du folklore local, tenant avec négligence une frontière remontant à la guerre civile. Un cocktail Molotov vient parfois donner sens à leur présence, négligemment, comme par politesse, tandis qu’ils sirotent leur expresso freddo.

Pourtant, quelques années plus tôt, en traversant en travelling la ville, le regard tourné vers Exarcheia, la cité était véritablement rouge et noire : pendant plusieurs mois, l’insurrection, les incendies, les grands-mères et les punks unis, poing levé, gorge déployée.

Une tempête, une colère.

Les murs portent encore les traces de leurs cris.

Les murs rient, crient, piaillent, méprisent à Athènes, avec ce dégueulis de graffitis,

cette appropriation sauvage et joyeuse de la rue.

Sous les pavés, la plage, sur les murs, la mer.

Surtout, une énergie, une liberté, un je-ne-sais-quoi que nous avons perdu à l’Ouest, et dont nous avons l’irrémédiable nostalgie. Quelle est notre quête ici ? Vent d’Est, avec un air de Far West.

La ville change, cependant.

Chacun espère que rien ne changera, que la Grèce résistera, elle, aux portes de l’Orient, elle, au bas des Balkans, à rentrer dans le rang, à prendre un air de sainte nitouche et une allure austère ; qu’elle continuera à dire I would prefer not to, à celles et ceux qui lui proposeront de suivre les notices de bonne conduite et l’hygiénisme de la Règle.

Aux ascétiques, aux aseptiques, aux sceptiques,

la Grèce doit rétorquer

Vous ne m’aurez pas : je suis le Parthénon !

Mais la Grèce existe-t-elle ? Fiction, fiction, fiction.

Les volets claquent, les fenêtres s’ouvrent.

Le vent rugit, et semble dire ces mots ailés

dans un souffle 

Souviens-toi, souviens-toi !

 

Je connais cette joie simple du cœur qui bondit avec allégresse, allegro, et provoque la plus belle des ivresses :

c’est le rideau soulevé par une brise qui annonce une matinée joyeuse,

un soleil neuf,

un rire limpide.

Ça vous étreint la poitrine à vous faire mal, quand vous voyez l’espoir au coin des sourires, les danses des générations et des horizons, à Victoria Square.

Regarde Clic, aux doigts de fée, venue du Zimbabwe, faite esclave et désormais matrone insoumise de Kypseli ; regarde cette jeunesse bariolée ; regarde l’œil bienveillant de Maria, derrière la fumée de sa cigarette, qu’elle manie comme une baguette magique, ponctuant son discours de bonne fée, elle, l’âme de la Tama House !

Elle a connu les soirées de réconfort chez les gypsies, de l’autre côté des collines, caressée par les mères et les filles, couverte de leurs draps, la nuit, alors que les larmes coulaient sur les joues. (Tous les chemins mènent aux Roms ?)

La joie l’habite et l’inonde désormais, et indéfiniment, inexorablement, elle suit son phare : l’amitié. Ave Maria !

Malgré toute la gravité qui pousse vers la terre et le malheur, on se sent léger, léger, léger ici, pendant un moment, comme gonflés à l’hélium, comme des héliotropes guidés par d’autres astres, un moment loin du désastre.

La ville vibrante, la ville chantante : c’est la clameur du vendredi soir à toutes les terrasses, à tous les trottoirs. La tempête est passée, les enfants sont rentrés.

« Comment vivre ? »

Comment aimer ? 

– Tout est à inventer. »

 

C’est un plébiscite de tous les jours, de tous les soirs, de toutes les nuits.

Athènes offre quelques réponses, éparses, hasardeuses comme un numéro griffonné sur le coin d’une table.

La ville ouvre des portes, et, par la fenêtre, on voit la lune mettre le couvert dans le ciel.

La faim se fait alors sentir,

je dévale les escaliers,

et la nuit m’avale

La vie sera compulsive ou ne sera pas.

Anaximandre dit que le principe des êtres, c’est l’απειρον, l’indéterminé à chaque chose, à chacun, à chacune de faire sens, de trouver sa direction, en passant par les points proposés, ou en s’aventurant vers des voies non balisées.

Les lumières clignotent ou bien ce sont nos paupières qui s’ouvrent et se ferment

comment savoir ?

Toute image est une constellation : elle se relie, se superpose, s’affronte à d’autres images. Sous elle, il y a bien des spectres ; parfois ils reviennent la hanter, à qui sait bien regarder. Car l’image cristallise le temps : le passé se frotte à l’oubli dans le présent de l’instant, et hop, voici déjà l’appel du futur, le grand Insaisissable.

Il paraît que nous vivons sur les ruines de nos destructions, que nous piétinons les cadavres de nos dominations. Mais parfois : la fulgurance des fantômes des vaincus de l’histoire déchire l’indifférence, et voilà la collusion, et voilà le surgissement (le rire de Stella siffle entre ses dents du bonheur, et dans la fumée qui hante le restaurant afghan du square d’Exarcheia ; l’œil d’Augustos brille sous les néons verts à Kypseli ; dans les squats, on chante et on danse en arabe et en farsi).

Xenakis dit que la chouette d’Athènes a quitté la Grèce. Je ne sais pas. Les pigeons, eux, sont toujours là, et on a sûrement flingué bien des colombes en Europe. Et puis la mouette continue de proposer son voyage, au Pirée.

Le jour tremble. Et ne serait-pas le rayon vert, un clin d’œil, au loin, sur la mer ? Le tout dernier rayon du soleil, comme un éclair, comme une ultime lueur d’espoir, comme l’unique apparition d’un lointain (si proche soit-il) ? L’incertitude demeure.

Demain, je me rends à Lesbos. Là-bas, il y a le camp de Moria. Le nom me fait songer à μορα, qui signifie « destin »… mais, mettons les points sur les i, ou plutôt les i après les r : triste destinée que de se retrouver dans le hotspot de la honte européenne. Moi, je retournerai à Paris ensuite, tranquillement, passeport dans la poche, et d’autres seront balancés vers la sortie, pour des raisons hasardeuses.

Ainsi il faut donc toujours partir. Mais tous les départs ne se valent pas. Et dans les départs, le retour se conjugue au futur proche. Je l’ai vu dans l’œil du cyclone, et dans le rayon vert aussi.

Par délicatesse,

je suis alors partie

pour mieux revenir.

(I will be b(l)ack out.)

Valentin Fougeray

Valentin Fougeray (1989, France) a commencé son parcours artistique en 2009, après des études en architecture. Il termine sa formation à l’école des Gobelins d’où il sort diplômé en 2014.  Adepte de la transversalité, c’est à la vidéo, à l’écriture mais aussi à la musique que Valentin Fougeray s’exerce. Sans domaine de prédilection, ce sont ses influences multiples qui construisent son style et c’est avant tout le questionnement de la perception qui dirige ses créations.

Ysé Sorel

Ysé Sorel se voyage et voyage dans les formes, trouvant dans le mouvement un souffle pour déplacer les lignes. On ne sait jamais où elle se trouve, et elle-même se cherche, entre écriture, cinéma, philosophie et photographie.