Pierre qui roule n’arrose pas masse

Laura Sicouri

Leslie Sicouri

Je marche sur la plage, mes yeux me grattent et plissent au soleil, j’ai peur d’en perdre une miette.  

Tout clinquant. Par touches. Impression sur eau, sur sable, j’ai des diamants sous mes pieds. 

Criardes couleurs vives me forcent à me pencher. 

Joyeux au loin, les confettis et cotillons jaune, verts et vermillons. 

Qu’avons-nous célébré ?

 

Plastique à terre, gravas, particules de 20eme siècle flottent. 

Ramassis d’usage éphémère, petit est vicieux et se mêle, imposteur, au sable qui n’a plus rien de roche. 

Bon pied bon œil, je l’ignore sous ma semelle.

Je défaille en le sachant.

 

Un bouchon bleu

 

Le plastique c’est l’enfance, 

Sac, saccage, ça cache

Combien faut-il gratter

Combien faut-il creuser pour effacer nos traces. 

 

Un râteau rouge

 

Le temps qui passe se mesure en bouteille qui se vide. Dans combien de temps serons nous ensemble ? 

 

500ml de shampoing.  

 

Deux bouteilles en plastique sur mon bureau, plate et gazeuse, celle d’hier et celle d’aujourd’hui. 

 

Piétine.

Lancinent, lent c’est lent et je me laisse flotter dans la vase laiteuse. 

Mélancolie au premier plan, roches fanées, bavures de mes souvenirs. 

J’ai fait des plans sur la comète, tout penche et tout vacille. Palette mi-figue mi-raisin. 

Il y a péril en ma demeure, un feu allumé en sourdine et le déni à grands coups de vent. 

Tout va très bien madame la marquise et tout est fade et bien et chiant. 

Gazouille comme un crapaud dans sa bave. Les pensées visqueuses du dimanche gris 19h. 

 

Bande son :

  • Tout va très bien madame la marquise, paroles et musique de Paul Misraki, publiée aux éditions Ray Ventura

 

 

 

Ils sont tous venus s’agglutiner comme des zombies. 

Ils avaient le regard triste et morose, ou peut-être juste ému, je ne sais pas vraiment dire, mais ils semblaient portés par une inertie de groupe. 

Une troupe de myopes, voilà ce qu’ils étaient ! Un amas de bigleux jouant des coudes pour tenter d’apercevoir dans le saint-des-saint, le graal du musée.

Murée, elle aussi, derrière sa boite en verre, elle les observait, amusée. 

 

  • Il parait que quand tu te déplaces son regard te suit 

  • Je pensais qu’elle était plus grande

  • Poussez-vous ! 

 

Ils n’y voyaient que dalle et pour cause : ils n’y voyaient que dalle. 

 

On leur a soufflé les couleurs, on leur a décrit la structure de la composition, de l’atmosphère, on les a même guidés avec des éléments de contexte. 

Que dalle vous dis-je, ils n’y voyaient pas plus clair. 

 

Et la chaleur qui se dégageait de leur proximité faisait bouillir les méninges de nos miros. 

Miro qu’on vous dit ! Et allez comprendre l’art abstrait sans en distinguer les contours. 

 

Yeux qui plissent, encore, flou artistique, grand vague et frustration. 

 

Ils avaient beau se rapprocher 

  • Ça s’admire de loin 

 

Fermer ces yeux contrariants et rêver les formes, échapper à la foule des badauds. 

 

Si au moins ils avaient pu toucher 

  • On touche avec les yeux 

  • Ta gueule ! Pas nous – et ce Giacometti tout maigre nous l’aurions bien découvert du bout des doigts pour en comprendre la matière rugueuse sans pupille. 

 

Moites de se tenir serrés, solidaires dans le désarroi – c’est pas pour ça qu’on s’entend. 

Qu’on s’apprécie j’entends, avec Jacques qui casse les pieds de Rosa et Mirelle qui crie dans l’oreille de Michel, impossible de la louper tellement elle les lui brise. Les tympans.

 

Depuis ma grotte sous les eaux je te guette. Entre les algues et les coraux, je vis ma vie de poisson d’avril calmement posé dans l’océan. 

Immobile et droite, vous détonnez, j’en ai vu d’autres avant toi. 

Je me tapis dans l’ombre et j’attends depuis ma cave fantomatique que vous sortiez de la raideur. 

Je sens bien le danger mais l’écarlate m’attire. Comme tes lèvres, je m’en vais me faire pécher tout en sachant. 

Je croque, rien. Je suis presque déçu tellement je t’indiffère. Je m’agite un peu, fait du remous, j’entends « ça mord ! », c’est la lutte entre toi et moi. 

Je suis presque mort quand tu me tires vers des cieux qui ne sont pas pour moi. 

Trop d’air entre moi et toi, je te zyeute comme le merlan frit que je m’apprête à être. 

La fille du bateau, vaguement blonde de sel, me secoue par la nageoire. Je me vide de mon eau de vie.

Craquelle sur mes écailles le sel, tout luisant sous le soleil.

Yeux ronds. Elle va me dépiauter. Arrête par arête c’est un #metoo de poisson. 

De tout mon long, je me laisse porter. Pensive, passive et lasse, l’onde me berce autant qu’elle me noie. 

L’azur du ciel dans le turquoise de l’écume noire, je flotte en paix.

 

Je me suis réveillée à l’aube comme chaque jour et je me suis préparée avec grand soin :

mon bonnet, mes lunettes embuées de la veille et mon maillot encore humide ont rafraîchi mon corps gonflé par la chaleur de cette nuit d’été. 

Mes enfants sont aussi sur cette île, tous ensemble, à distance, notre peau contre la même mer. 

J’ai marché sur le sable d’un pas ferme. 

Main mouillée dans la nuque, la mer m’a embrassée. 

Son sel, le goût de ma vie de l’autre côté en Algérie. 

Mon enfance , Mes enfants dans ces vagues

Je nage sur le dos pour taire mon lumbago.

Mes bras mes jambes et les flots sombres m’enrobent dans les abysses de mon dernier bain.

 

Ma vie à la surface alors que je la quitte

Je suis vive, je ne sens plus mon poids ni celui des années, je me ressens fillette au point de ne plus. 

Figée dans la houle je n’ai plus la force ni l’envie. Coulées les mauvaises pensées. couler.

 

 

Le jus de pêche coule entre mes doigts jusque dans mon poignet et me colle déjà la peau. Eau de sa chair contre la mienne, sillon de sucre et la caresse du soleil en déclin.  

Une petite cigarette et un café frappé, danse des glaçons, transpiration sur mon verre, insouciance de la mi-août. 

 

J’avais l’habitude de m’installer sur la terrasse tous les après-midis, j’y lisais le Herald Tribune avec grande application. J’en soulignais les mots, annotais les pages et cherchais dans le dictionnaire la traduction de ceux que je ne connaissais pas.

J’allais et venais de la cuisine à la terrasse ouvrant machinalement le frigo, systématiquement vide, j’avais fait attention de mettre ma plus belle toilette et à soigner ma mise en plis.

 

C’était le dernier jour dont je me souvenais, les autres continueraient d’exister mais, passé ce jour-là, aucun temps ne pourrait plus s’accrocher à mes souvenirs, aucun prénom, aucun évènement. Les strates de ma vie se mélangeraient sans raison. 

 

Les mêmes mots, les mêmes pages. Tout translucide.

 

Les seuls qui me sembleront familiers et réconfortants seraient mon cendrier en verre kaki et mon vide poche en bakélite dans lequel j’y abandonnais mes joyaux : perles, pépins, et noyaux.

 

Pierre qui roule n’amasse pas mousse. 

 

  • Pierre ? Curieux c’caillou, tu ne trouves pas ? 

  • Mon œil un caillou ! 

  • Mon cœur une pierre, et ce caillou quoi ?

 

Pierre qui roule pas, amasse t’y ou n’amasse t’y pas ? 

 

  • Y’à « R », rien qui roule où qui n’amasse

  • Ça se mange ? 

  • Non

  • Ça sert à quoi ? 

  • Ça gratte les dos 

  • Ah des z’alvéoles

  • Bah oui Spongieuse 

  • Un P’tit bidule de charbon ? 

  •  Non, volcanique, ponce !

  • Tu m’dis pas s’que j’dois faire ! Tu m’dis pas ponce !

  • Gratte moi l’dos. Eh voilà ! Un peu plus haut,  ahhhhhh oui là oui. 

  • Bien bizarre le schmilblick, tout plein d’bosses 

  • Roule sa bosse et prends du galon. 

  • Bien difforme même pas malléable mais pas malhabile. 

 

Pierre qui mousse n’arrose pas masse.

 

  • C’est l’érosion ? 

  • L’arroseur. La rosée. Eros ma mignonne. 

Sous pression. C’est magmatique.

 

Namaste, tout moelleux et salutation au soleil

 

Laura Sicouri

Laura Sicouri, Laurent & Françoise, @Sicouz

Réalisatrice de film à Paris. 

Des courts métrages d’animation (récompensés), de la pub, du clip et des génériques de longs métrages.

Corps en mouvement, avec humour et simplicité.

Feutres pantones, stylos noirs, mines variables, papier machine, cailloux.

Leslie Sicouri

Leslie Sicouri, Sicoul, @Sicouz

En prod, en prose et en verlan. 

Co-auteure du Guide de l’homme de goût Hachette 2015

Nouvelles, poèmes, comptines, chansons d’anniversaires, to do lists et lettres de motivation. 

Papier – stylo.