Paul ou la vie expérimentale

Nadia Blumenfeld

Louise Aleksiejew

C’était vers la fin du mois d’Août, il y a bien longtemps. La petite fille que j’observais sur la plage avait sans doute quatre ans, guère plus. Ses cheveux blonds et bouclés encadraient son visage sérieux et ses yeux bleus étaient d’une intensité remarquable, situés très près d’un nez assez fort. Avec un seau et une pelle de couleur orange, elle faisait des pâtés de sable et moi, je la regardais.

Ah oui, elle avait un grain de beauté près de la bouche ; une mouche. Sa robe était surprenante, une robe de velours rouge bordée de dentelle, tout à fait incongrue et qui se soulevait avec le vent, un vent fort. Le ciel était chargé de nuages, la mer forte elle aussi et la lumière de ce soir là, c’était une vraie lumière d’orage de l’Atlantique.

Nous étions venus sur cette longue plage de sable de la côte du New Jersey, pour voir la mer démontée dont les vagues déferlaient les unes après les autres en un spectacle de bruit et de fureur.

La petite fille était absorbée par la confection soigneuse de ses pâtés de sable, et moi, je la regardais.

Les rares personnes présentes sur la plage s’étaient placées avec prudence, bien loin de la mer, sur les dunes recouvertes de ces grandes herbes, des chevelures vertes.

J’étais avec mon père qui lisait un livre, comme d’habitude. J’aurais aimé jouer, jouer avec la petite fille blonde, mais je n’osais pas trop demander au groupe d’adultes qui se trouvait près d’elle, si je pouvais.

Cet été là j’avais eu douze ans et ma mère était morte, presque en même temps.

Je me suis amusé à fixer la mer blanche et grise et à sentir les embruns qui allaient poisser mes cheveux. L’air était chargé d’eau et de sable et je vis bien que la vague qui se formait au loin encore n’était pas une vague banale : elle m’a tout de suite semblé plus haute, un mur, presque vertical, tel un immeuble qui se serait construit en quelques secondes. L’instant d’après, les cris avaient remplacé les conversations, tout le monde courait vers le haut des dunes, autour de nous des débris, des serviettes de bain, des jouets épars.

J’avais de l’eau jusqu’aux mollets.

L’océan reflua et j’en sentis la force, comme un cordage qui aurait exercé une traction sur mes jambes grêles. Je fus presque renversé par une planche de bois qui repartait elle aussi vers la mer et m’érafla au passage. Dessus, assise telle une petite princesse, je vis passer, emportée par une accélération subite, la petite fille avec sa robe de velours rouge et ses cheveux blonds.

 

Après ma douche, je me sèche toujours les oreilles avec mon index (oui, je sais que l’auriculaire est fait pour ça, mais le mien est trop petit). Je me regarde dans le miroir, ma ressemblance avec mon père est évidente ; toutefois, c’est à ma mère que je pense, elle qui me disait toujours de ne jamais utiliser de coton-tige !  Cela fait dix huit ans qu’elle est décédée d’un cancer, et je crois qu’elle serait contente de me savoir à Paris, sa ville natale, où j’ai décidé de m’installer l’an dernier.

La nouvelle compagne de mon père ne me supportait pas et la réciprocité des sentiments a entrainé mon départ.

A travers la porte de la salle de bains j’entends Emilie, ma colocataire qui rentre de sa ronde avec les services de la voirie parisienne ; elle est sociologue et fait un mastère sur la deuxième vie des encombrants, ces objets jetés et parfois récupérés. Elle part à l’aube avec les éboueurs de la ville, dans leur camionnette.

J’avais choisi une fille comme colocataire, pensant naïvement qu’elle serait plus ordonnée qu’un mec… Emilie ramasse à chaque tournée quelques encombrants choisis qu’elle entrepose dans notre pièce commune. Je commence à saturer, et ce matin j’appréhende un peu de voir ses nouvelles trouvailles.

Emilie nous a fait du café qui embaume, elle lève ses grands yeux dorés vers moi et m’indique du menton les objets qu’elle vient de rapporter.

J’éprouve une impression de vertige, quelque chose en moi qui ressurgit des profondeurs de ma mémoire et vient en parfaite superposition avec ce que je vois, un moment de conscience exacerbée ; la conscience de chaque chose est comme un cristal à chaque fois différent, mais là c’est un « perfect match », une évidence qui me fait frissonner : je vois sur la table basse, étalée et miraculée, une petite robe de velours rouge bordée de dentelle, pas une robe au hasard, non, je ressens plus que je ne raisonne, j’en suis sûr, c’est « ma robe rouge », celle de la petite fille de la plage du New Jersey, la robe de mon enfance, de mes pensées et de mes rêves récurrents, la même !

« Ca va ? » dit Emilie, qui voit mon trouble.

Je m’entends répondre d’une voix qui s’étrangle : « Tu l’as trouvée où exactement ? Tu me la donnerais ? »

Emilie a ça de bien qu’elle ne s’émeut pas facilement, elle compulse ses notes du matin et me dit avec une pointe de fierté : « Très exactement devant le 3 rue de Fleurus dans le sixième, je peux te montrer une photo du tas d’encombrants qu’ils avaient mis… »

 

Il faisait très beau en ce jour d’automne à Paris, un ciel bleu enfin, après une semaine de pluie. La pollution avait été balayée par les vents.  On voyait bien le Sacré Cœur sur sa butte, au-delà de l’Avenue de l’Observatoire et des frondaisons du jardin du Luxembourg que je traversais à longues enjambées, admirant les chrysanthèmes de saison dans les hautes jarres.

Je travaillais à l’Institut de Génétique Moléculaire de Cochin, ça ne me faisait pas loin à aller pour m’attabler au café de Fleurus juste en vis à vis du numéro 3 de la rue. Derrière la vitre,  et devant ma blanquette de veau parfumée (le plat du jour), j’observais l’immeuble d’en face et sa boutique de robes de mariée donnant sur la rue.

Peu de personnes entraient et sortaient par la porte de l’immeuble, encore moins entraient dans la boutique.

Après le déjeuner, je me résolus à écrire à mon père, qui vivait à Princeton, dans le New Jersey et enseignait la littérature française là-bas. Je sortis un bloc de papier jaune ligné de mon sac et respirai un grand coup.

« Dear Dad, Mon cher Papa » et je me suis lancé :

Je vais t’écrire en français, cette fois !

Je voulais t’écrire depuis longtemps, mais aujourd’hui, je crois avoir pris assez de recul (l’Atlantique entre nous), pour te remercier d’être, non le héros que je te croyais être pendant mon enfance, mais un père « normal », avec des colères, des femmes, des oublis et des attentions. Je te remercie de m’avoir poussé dans mes études et fait lire et comprendre les auteurs que tu aimais, Proust et Gide, Flaubert et Balzac, Faulkner et McCullers.

Depuis que je t’avais vu t’élancer dans les vagues, et sauver cette petite fille qui allait être emportée par l’océan démonté, t’élancer seul, en laissant toute sa famille tétanisée sur les dunes, et l’arracher aux flots avec une violence et une énergie dont je ne te pensais pas capable, toi le pur esprit, je t’avais pensé héroïque et parfait. Je me suis laissé porter par cette idée, je te croyais capable seulement du meilleur. J’ai voulu retrouver la petite fille, je te l’avoue, je voulais la preuve de ton héroïsme et n’acceptais aucune de tes faiblesses.

Je me rends compte seulement maintenant que cette quête est ridicule, que tu ne seras pas toujours là pour pallier à mes faiblesses. Je comprends que je dois à présent commencer ma propre trajectoire.

Je ne te remercierai jamais assez d’être le père si humain de ma vie.

I love you Dad.

J’ai plié la feuille dans une enveloppe, j’ai payé et je suis sorti pour aller à la poste.

 

Je traversais à nouveau le jardin du Luxembourg, pour retourner au labo. Le jardin était comme tout à l’heure, mais mon état d’esprit le colorait de lueurs chaudes, les géraniums d’un rose tendre mêlés aux feuilles bordeaux d’une variété de bégonias, les enfants tirant leurs parents par la main, les joggers, courant tous dans le sens trigonométrique à la périphérie. J’avais une nouvelle énergie, envie de regarder les personnes dans les yeux, de siffloter un peu, de humer l’air chargé des odeurs de feuilles mouillées, tout m’apparaissait nouveau, je repensais à la phrase de Proust dont mon père me disait qu’elle lui faisait penser à moi : « Il vaut mieux rêver sa vie que la vivre, encore que la vivre, ce soit encore la rêver ». Eh bien, dis-je tout bas en donnant un coup de pied à un marron, je ne suis pas Proust, je veux vivre…maudit téléphone portable qui nous interrompt au cœur de nos pensées les plus profondes…Je le sentais qui vibrait dans ma poche ; je crois que nous sommes conditionnés pour répondre à ce petit tyran où que nous soyons !

« Oui, Allo ? » (numéro masqué en plus !)…

« Ah, Hi Frank » : c’était le grand oncle de mon père, un américain qui vit à Paris depuis toujours, mais qui a conservé un fort accent. Je l’imaginais dans son vaste et vétuste appartement près du Trocadéro, parlant dans son vieil appareil téléphonique avec fil, aux côtés de sa femme française Gisèle.

« Oui, je viendrai avec plaisir pour Thanksgiving », la fête américaine du quatrième jeudi de novembre.

« Oui, je serai accompagné, cette année », je m’entendis répondre, emporté par mon élan et ma bonne humeur du jour.

Heureusement  qu’ils m’invitent près de trois semaines à l’avance, je songeais, après avoir « raccroché » (ça c’est un terme un peu obsolète) – de même que traverser « dans les clous », comme je le faisais pour aller retrouver mes centrifugeuses, pipettes et cultures. La digestion enzymatique avait eu lieu en même temps que la mienne, et je pouvais continuer la manipulation, rendue aisée grâce à des outils de plus en plus sophistiqués d’ingénierie génétique.

Nous sommes des puits d’ingéniosité, mais là dehors, des hommes, des femmes et des enfants vivent dans la rue. Je venais de passer, presque sans les regarder ni les voir, une famille de migrants devant le RER Port-Royal. Leurs enfants de deux et quatre ans environ avaient tendu leurs petites mains vers moi.

 

« Arrêtons un moment »

Bérénice de Racine, Acte I, scène 1, le premier hémistiche de la pièce.

Arrêtons un moment.

Si nous en avons la possibilité, il est bon, de temps en temps, de faire une pause, d’envisager le passé, le présent, le futur. Que faisons-nous sur cette terre avec laquelle nous tournons sans cesse, les pieds rivés au sol par la gravité et la tête parfois dans les nuages?

Dans une société de plus en plus individualiste, formons-nous assez de liens ? Les liens nous constituent, comme le dit si bien Albert Jacquard.

Je songe, tout en installant les cylindres dans la centrifugeuse, prenant soin de bien équilibrer le tout. Je ferme le couvercle mets en route, le rotor tourne silencieusement et vite.

Silence, on tourne !

On verra ce qui sortira de tout cela.

 

Peu de temps après mes quatorze ans, nous avions déménagé à Manhattan, près de NYU où mon père avait obtenu un poste.

La fenêtre de ma chambre dans un immeuble appartenant à l’université avait un large rebord avec vue sur des buildings voisins.  Cette ville excitante mais oppressante me rendait encore plus introverti. A vrai dire je manquais autant de contacts humains que de contacts avec la nature.

Au printemps cependant, un couple de pigeons fit un nid sur le bord de ma fenêtre et c’était un spectacle merveilleux de les regarder se bécoter et s’aimer d’amour tendre.

Ils couvèrent deux gros œufs et je suivis toute la période depuis les amours premières jusqu’à l’envol des pigeonneaux.

Aujourd’hui, je me sentais à mon tour sorti du nid paternel et prêt à débuter ma cour. Peu importe que nous fussions en automne. J’allai chez la fleuriste et choisis des roses d’un rose très pâle et des dahlias jaunes et lumineux. La fleuriste me sourit et m’offrit quelques feuilles d’eucalyptus, et c’est avec le bouquet à la main que j’entrai chez nous.

Mon enthousiasme fut aussitôt douché d’une eau glacée par la vision de chaussures qui traînaient dans l’entrée et devaient faire au moins du 46.

Nous avions convenu avec Emilie que nous pourrions recevoir des amis dans nos chambres, mais après coup, j’avais constaté que l’appartement était si mal insonorisé que cela devenait très gênant. Et puis, il aurait pu ranger ses chaussures !

J’étais en colère, et surtout contre moi.  Je n’avais pas fait un geste jusqu’à présent pour manifester un intérêt autre que simplement poli à Emilie, pourtant elle était jolie, belle même. Brillante aussi, d’une famille gabonaise aisée, elle faisait ses études à Paris et menait de front de nombreux projets sociologiques comme l’étude des encombrants.

Je donnai un coup de pied rageur dans les chaussures du type (voilà un encombrant !) qui devait être dans sa chambre, posai mes fleurs sur le comptoir et ressortis aussi vite de l’appartement.

Encore une fois, j’avais construit une fiction, je m’étais imaginé qu’elle me tomberait dans les bras et je dois avouer que quelques nuits durant, au cours de mes rêveries, sa peau brune avait fait contraste avec ma peau pâle, ses yeux d’or avaient interrogé les miens et j’avais plongé en elle comme dans une vague, l’eau s’écartant pour me livrer passage aussi simplement…mais la vie n’était en rien aussi simple.

Paris ce soir là était une ville froide et hostile et n’ayant pas mieux à faire, je retournai au labo pour travailler dans le calme du soir, après le départ des collègues.

Sous des néons blafards, je me remis à la paillasse.

 

C’est juché sur un tabouret et devant une tasse de café noir supposé me tenir en éveil que je me suis endormi, la tête sur la paillasse carrelée du labo…pour me réveiller en sursaut vers deux heures du matin.

Je n’avais pas envie de rentrer à l’appartement, sans doute de crainte de tomber sur le copain d’Emilie.

Mais pourquoi ne pas sortir en boîte, pour une fois que je ne dormais pas à l’heure des noctambules ?

J’étais déjà allé une fois avec un collègue dans une fête rue de Ménilmontant. Je pris un taxi qui maraudait juste devant Cochin, et passai avec succès l’épreuve de l’entrée (j’avais retenu le prénom du patron : Ismaël, prénom qui agissait comme un sésame).

A l’intérieur, les lumières tournoyantes, les danseurs compactés dans l’espace central s’agitant en une coulée magmatique alors que les buveurs se pressaient autour du bar, ils me donnèrent un petit vertige.

Je me mêlai aux danseurs et bientôt, moi aussi je bougeais autant que me le permettait l’espace réduit de la piste.

Je me rapprochai par tournoiements successifs d’une épatante chevelure ou peut-être serait-il plus juste de la qualifier de tignasse blonde bouclée. La fille avait un justaucorps noir soulignant des épaules de nageuse, mais une taille très étroite. Elle avait un super rythme et je me surpris à placer mes mains sur ses épaules et à me mouvoir avec elle. Cela ne devait pas lui déplaire tout à fait car elle ne se retourna pas. Je ressentais la vibration des basses qui imprimait en nous le tempo. La musique passait autant par le corps que par l’air.

Et puis, vivement, elle effectua une rotation à 180°, se détachant de mon emprise je vis dans un flash, des yeux bleus d’une intensité remarquable, situés près d’un nez assez volontaire. Elle avait un grain de beauté près de la bouche, les joues étoilées de glitter et un sourire ravageur.

Elle me parlait avec un petit questionnement ironique dans ses yeux pétillants, mais je n’entendais rien avec la musique. Alors, elle approcha sa bouche de mon oreille, frôla ma joue de sa chevelure et mon cœur s’emporta en une accélération subite.

 

Nadia Blumenfeld

Nadia est une américaine européenne, née à New York et vivant à Paris. Après des études de médecine puis de biochimie, elle a travaillé dans les hôpitaux parisiens mais se consacre à présent à la mise en valeur d’un patrimoine photographique familial. Elle aime les arts,  la littérature et l’écriture.

Louise Aleksiejew

Née en 1994 à Caen, Louise Aleksiejew est artiste plasticienne, autrice de bande dessinée et théoricienne. Diplômée de l’École supérieure d’arts et médias de Caen et de l’Université Paris VIII de Saint-Denis, elle vit et travaille à Saint-Ouen. Les différentes formes de son travail, de la céramique au textile en passant par le dessin et le texte, sont autant de manière de questionner le récit, ses codes et ses enjeux, à travers des approches qui privilégient l’anecdotique aux grandes épopées mythiques.