Pas de vis

Constantin Von Rosenschild

Victor Inisan

TÊTE 1. OUIN

PAPA. Moins fort mon enfant — Je réfléchis   

TÊTE 1. OUIN — Je suis une tête — Je veux vivre

PAPA. Chut 

TÊTE 1. Ouvre-moi 

PAPA. Chut ma chérie 

TÊTE 1. Je t’aime — Ouvre-moi 

PAPA. Grande gueule — petite tête

TÊTE 1. Ma lèvre glaçonne

PAPA. C’est l’ordre des choses

TÊTE 1. Méchant — Immonde — Je t’aime moi

PAPA. Petite tête

TÊTE 1. Méchant — Immonde — OUIN   

Il fait tout noir — J’ai de la boue dans le nez qui durcit

Je veux vivre la vraie vie d’un enfant

TÊTE 2. Mmm…mm..oi le froid attaque tellemmm…ent mm…a b…b-b-ouche je vvv-ais me-me-me taire pour l’éterni…éternité 

PAPA. Tu as réveillé ta soeur

TÊTE 1. Je t’aime 

TÊTE 2. Ouv…rre cette p-p-porte et… et on te couvrrrir…couvrirrra de cad-deaux

PAPA. Quoi ?

TÊTE 1. Je te donne un oeil si tu veux 

TÊTE 2. Je t-t-e donne les… les deux 

TÊTE 1. Tricheuse

PAPA. Je réfléchis 

TÊTE 1. Il réfléchit

TÊTE 2. Il rrréfléchit… t-t-t-…trop 

PAPA. Mesurez votre chance

TÊTE 1. Qu’est-ce qu’il dit

TÊTE 2. On veut sssssortir

PAPA. Je réfléchis pour vous 

TÊTE 1 ET 2. OUIN OUIN 

PAPA. Je construis quelque chose pour vous mes chéries 

TÊTE 1 ET 2. OUIN OUIN

PAPA. Je construis un endroit où vous serez en liberté — Là-bas vos oreilles frétilleront — Vos lèvres gonfleront à loisir et vos dents… Elles cesseront de grincer 

TÊTE 1. Mes pieds me manquent

Maman me manque

TÊTE 2. On n’a plus de mammm….maman — je v-v-eux sor…sor…sortir

TÊTE 1. Je voudrais jouer au ballon dans la forêt — S’il te plaît je t’aime

TÊTE 2. Mmoi aussi — J-j-je veux jouer de…dehors…même ssssous la pluie

TÊTE 1. Oh la pluie — Laisse-nous sortir 

TÊTE 2. On a peur dans le…le…le noir 

PAPA. Bientôt mes chéries — Calmez-vous 

TÊTE 1. Je t’aime plus que maman 

TÊTE 2. Oui — Mmm…oi aussi puisqu’elle… est m-m-morte 

TÊTE 1. Je t’aime — Je t’aime PAPA 

TÊTE 2. Je t’aime PAPA

PAPA. Merci mes amours — Calmez-vous — Vous allez

TÊTE 1. On t’aime — On t’aime

TÊTE 2. ON T-T-T’AIME

TÊTE 1 ET 2. ON T’AIME PAPA

PAPA.. Écoutez — Vous allez 

TÊTE 1. PAPA — ON VOUDRAIT TE LÉCHER AVEC NOS LANGUES DE GLACE 

PAPA. Vous allez faire tomber le

TÊTE 1. PAPA

PAPA. Arrêtez

TÊTE 1. VAS-Y PLUS FORT — ON VOUDRAIT QUE TU NOUS SERRES COMME DES SUCETTES 
TÊTE 2. OU…OUI

TÊTE 1 ET 2. PAPA PAPA — OUI PAPA — ON ARRIVE POUR T’EMBRASSER

TÊTE 2. ONNN… ARRIVE 

TÊTE 1. ÇA SE RENVERSE — OUI VAS-Y 

PAPA. Arrêtez non — ARRÊTEZ 

 

Le frigo se renverse — La porte s’ouvre.

Papa est recroquevillé contre un angle gris

Grelottant.

«  Même pas fini la chambre »

Grelottant :

«  Grrmbll »

Papa pense à Maman : « …Bll »

«  Qu’est-ce que souffrir ? »  — pense Papa.

« Tête contre sol — Tu l’as dit

Sur le sol en bouillie : ‘Mange le sol’

Elle est sur la cheminée — Au chaud

Tu l’as dit — Maman est en sécurité »

«  Qu’est-ce que la mort ? » — pense Papa.

«  J’ai froid » qu’il souffle, Papa, et la vapeur envahit la chambre.

« J’aurais dû mieux verrouiller le frigo », qu’il dit d’un air absent… Car le froid engourdit son cerveau : Papa a l’impression d’être en haut de la montagne, l’air se mérite, il faut rester calme pour respirer… Ne pas confusionner : « Ça va Papa ? » — et d’un hochement de tête ils rechaussaient leurs skis, et à eux la conquête d’une pente et puis d’une autre.

Tous ensemble — non ?

«  Ça va aller » : bientôt les têtes vont arriver.  

« Aïe ! » Papa fait des travaux, il a une punaise dans le pied… « Qu’est-ce que la mort ? » — pense-t-il en regardant la plante de son pied.

« J’espère qu’elles seront encore en état… »

Il se lève : la chambre est spacieuse. Elle abriterait au moins dix vaches côte à côte.

Observant son oeuvre, Papa reprend espoir : «  Mes petites têtes adorées… »

Et elles n’auront pas sitôt accouru qu’il les aura accrochées par les cheveux à une poutre ou deux.

« Je ne suis pas méchant… » Papa ne veut plus qu’elles s’échappent.

Papa pense un instant à ses aventures à la montagne.

«  Personne ne va mourir… »

À la poudreuse.

«  Personne ne mourra plus… »

Il traverse la chambre en boitant légèrement (ne dirait-on pas qu’il slalome ?) et regarde dans le conduit d’aération.

«  Personne — Toujours personne… »

Alors qu’il va pour repartir :

TÊTE 2. …P…pa…

PAPA. Quoi ?

TÊTE 2. …

PAPA. Quoi ?

TÊTE 2. P…pa…Pa…

PAPA. Petites têtes ?

TÊTE 1. Tu es où Papa ?

TÊTE 2. OUIN

TÊTE 1. Ça goutte — Tu es là ?

PAPA. Papa est là mes amours — Juste là — Avancez encore

TÊTE 2. OUIN — Papa je sssens mes oreilles

TÊTE 1. Papa ?… Papa ? C’est bizarre ma peau est toute molle

PAPA. Vite vite

TÊTE 2. On est t-t-t-outes mmmolllees — ça goutte de par…tout

PAPA. Plus vite

TÊTE 1. Pourquoi tu es parti Papa ?

PAPA. … Venez mes chéries

 

Papa va se cacher.

 

PAPA. Regardez ce que Papa a construit pour vous

 

Les têtes pénètrent dans la chambre.

 

D’un pic à l’autre, l’aurore regarderait Papa seul face à la roche et aux sapins s’ébrouant de flocons…. Quand le soleil se fait rare, Papa regardant son halo circadien penserait encore : «  Que la poudreuse et les molécules de l’air qui m’entourent excitent mes narines ! ». Et par les narines il faut entendre : l’esprit de Papa est aéré lorsque deux planches de bois supportent deux pieds… Et leur poids par dessus : Papa skierait à l’image de ceux qui s’exercent au patin artistique… Élégant, virtuose… Romantique ? Il siffloterait des chansons douces à la gloire du soleil parvenu des nuages : « Molécules, molécules… »

 

Et pourtant… Gavé de rêves et encore le visage pouponnant — une face d’éphèbe, d’ailleurs, que seule une raison abstinente refuserait… Papa n’est pas encore papa : il n’a pas érigé de temple. Quoi ? Il veut honorer la parenté plus que tout le reste : charmantes petites têtes à arroser… Charmantes petites têtes deviendront grandes : elles deviendront Papa plus tard (et Papa ira s’éteindre à la lueur des montagnes qu’il slalomerait encore à la manière d’une âme errante : hasardeuse, indéterminée, versatile). Qu’importe : Papa veut devenir papa pour exister à fond, et ses enfants iront dans leur chambre à l’instar de Zeus… — Qu’il pense :

«  Mes enfants seront des dieux. »

« Et ils vivront ! »

« Et ils iront dans leur chambre à l’instar de Zeus… Car leur chambre sera un temple. »

Faut-il dire : bâti de ses mains ? En exaltant ses narines, Papa (n’étant pas papa) prévoit le rôle de sa vie : sûr qu’il lui siéra mieux que quiconque, c’est le sien, il ne manquera pas à l’appel. Alors il chausserait de nouveau ses skis — à l’assaut d’un sommet comme de son futur :

 

« MOLÉCULES, MOLÉCULES… »

 

Il la rencontra quelques années plus tard, Maman (qui n’était pas encore maman)… Ses membres agitant quelque conifère, tandis que son casque frôla l’oreille droite de Papa et que son corps chuta dans un ramdam que Papa, plus tard, s’amusera à imiter mal : « Shhhfrrr…frRRRshhhplaAaAAaffprrrbbAM…plaff-plaff-plaffrrrmmrrrmm…rrrmm…rrrmm…rrrmm… » Ça durait longtemps, le « rrrmm » : c’est le moment où les piailleries de Maman résonnent dans la montagne avec l’écho des branches du conifère… Et Papa a ce souvenir précis que Maman lévitait, car c’était un ange… Que faisait-elle dans un conifère sinon ?

 

«  Maman ? » qu’il a dit tout de suite, la parole sortant de sa bouche presque à son insu… « Maman ? » Et elle de répondre en  chevauchant ses mots : « C’est toi Papa »… Et d’autres chevauchées de naître : il n’est pas trop tôt pour enfanter, le désir fusa des deux côtés. Comment ! Il faut enfanter immédiatement, et c’est ainsi qu’ils se déshabillent. Ils se regardent à peine, de trop d’envie. Pendant qu’ils font l’amour, Papa dit à Maman : « Mes enfants seront des dieux » et Maman lui répond qu’elle est un ange : « Je suis un ange, les dieux n’existent pas »…

 

Papa n’écoutait pas : fit-il exprès ? — Car il planifiait avec beaucoup de sérieux la hauteur du toit et la couleur du papier-peint. Du papier-peint pour des dieux ? « Mes enfants auront une chambre d’or ! » clama-t-il dans son chemin vers l’orgasme…  

 

« UNE CHAMBRE D’OR ! »

 

Tous deux étaient gonflés de joie — et quand Papa devint papa… et Maman devint maman… la vie éclata devant leurs visages ébouriffés :

 

« OUIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIN »

 

Papa n’avait pas encore terminé son ouvrage — car il faut être un dieu pour construire une chambre de dieux — mais son bonheur lui redonna espoir.

 

Et cependant qu’il reprenait de plus belle ses travaux (que la pauvre Maman avait bien du mal à comprendre…), frappant assidûment le bois et le métal, c’est la mort qui, outrée de tant de vie, osa traverser la montagne pour toquer à leur porte.

Pièces blanches — l’antre de la maison vibre et Papa déambule… Tant de matière à ouvrages à découper encore quand la pénombre s’infiltre au bruit du marteau.

Quelque écho dans la chambre des futurs dieux, un souffle s’évanouit : « OUIiNnN »…

Tant de silence qui s’efforce de traverser la nuit poudreuse : « Tais-toi donc Papa. »

« Quoi ? » « Écoute le noir et calme ta chandelle… Elle excite ton poinçon. »

« Quoi ? » marmonne-t-il, ses cernes couvrant jusqu’aux pommettes l’ardeur de l’expression qu’il eut, quand, skiant face au soleil, le frottement sourd du casque de Maman contre le tronc d’un conifère l’éclaira de confiance aveugle… Quelles émotions enfouies ! — Avant que le travail, c’était ça, ne mutile la paternité de celui qui était à présent Papa pour de vrai.

 

PAPA. Je ne peux pas m’arrêter — Mes enfants seront bientôt des dieux

LA MORT. Allonge-toi près de ta femme — Tu fais peur à voir

Elle dira — « Papa — Petites têtes pleurent encore : ton marteau les dérange »

PAPA. L’ouvrage avance

LA MORT. Tu vas tous les réveiller

PAPA. Va-t-en

 

Petites têtes enlaçant Morphée à force de burin connaissent le sommeil d’abîme… Et Papa reprenant ses travaux chuchote : « Bientôt vous grimperez les sommets, et le ciel sera vôtre. » Et il caresse leurs cheveux avec ses outils : « OuIInN…rrrmmpfFf… »

Charmantes petites têtes.

 

PAPA. Encore quelque coups de marteau

LA MORT. Tu t’obstines

PAPA. Tu penses que les dieux me regardent derrière la plus haute montagne ?

LA MORT. Grande gueule

Papa n’écoute pas : il frappe un grand coup de marteau.

MAMAN. P…

 

C’est Maman, une larme à sa paupière — esseulée face aux désirs de Papa-maçon : n’eut-il pas fallu rester dans les nuages ?

Un souvenir de coton lui parvient…

Pourquoi faut-il que la matière soit si lourde ? Et le bois parmi toutes les matières, la plus ingrate et la plus méchante. Pourquoi faut-il que la maison soit si parfaite ?

C’en est trop : elle s’avançait vers Papa d’un pied ferme, c’en est trop des logorrhées et poinçonnages… Au moins se coucher un peu !

C’en est trop de vacarme… Au moins aller dehors au clair de lune…

Papa frappe un grand coup de marteau : il veut chasser l’angoisse.

Pourquoi s’évertuer à devenir ce qui n’existe pas ?

« Aucun sommet ne mène à ton rêve » veut dire l’ange…

Papa frappe un grand coup de marteau : la poutre tombe sur le crâne de Maman.

 

TÊTE 1. OUUinN

 

Maman eut fait une bien courte visite sur Terre.

Une larme sur le bois et la mort soufflant sur son départ : « Écoute, Papa. Ça n’existe pas les dieux. »  

 

Papa regarde le visage de Maman sur le sol.

 

 

D’un pic à l’autre, d’une chambre une tombe.

 

Le corps de Maman repose dans le béton qu’aucun flocon ne chatouille : Papa a-t-il fait en sorte qu’elle ne remonte pas au ciel ? Près de la terre, il a coulé son corps dans une dalle, et retrouvant le visage qui n’en était plus un : tuméfié, difforme… Il ne supporta pas de l’enterrer avec le reste.

« Qu’est-ce que souffrir ? » pense Papa. C’est donc qu’il attrape son burin et son marteau (et quoi sinon le désespoir pour garder encore la main ferme et l’oeil vigoureux…) afin de détacher la tête de la gorge, comme découpant dans le placo. Minutieux : il arrache la chair et les tendons avec un calme inhumain.

Les coulées de sang séchèrent — les avait-il même vues ?

Le corps disparut sous le béton.

La tête ? — Il l’emporta avec lui, à présent elle est clouée au mur près de la cheminée.

Ici pour une tombe de vivant, là pour un évangile : la mort a bien mangé les dieux…

Et Maman n’existant plus par deux fois dans sa chair désuète.

 

Mais Papa a encore l’oeil rivé sur sa tombe : «  ‘Mange le sol’ — Tu l’as dit ». Il observe le marteau et le burin pourpres du souvenir : « Qu’est-ce que la mort ? » souffle-t-il.

Et il ne sait plus qui de l’échafaud ou de l’échafaudage…

Quoi ? — Qu’a-t-il fait ?

« Tête contre sol », par quel angle la poutre a-t-elle frappé la nuque ? Et écrasé le visage ? Etc, démoli un amour, évanoui une âme…

Papa voudrait verser une larme à l’endroit où la première larme fut versée. « Qu’est-ce que la mort ? » : elle est là, l’ombre curieuse, encore elle vient profiter des conséquences… Elle rôde pour de vrai, il ne se fera plus berner…

Elles seront sauves les petites têtes…

Qu’il faut les élever, seul, et leur donner de quoi ne pas hurler.

« Taisez-vous et vivez ! »

Et surtout les cacher de l’autre meurtrier en chef qui erre entre les sommets.

« Plus personne ne va mourir » marmonne-t-il en rengaine.

« Plus personne ne va mourir » crie-t-il dans le silence de la montagne.

Aucun dieu n’avait eu d’empathie pour l’oeuvre colossale de Papa. Nul ne l’avait compris par son désir d’élever plus haut ses têtes : « Ô vénérés ! Je défie votre absence » crie-t-il dans le silence de la montagne.… Et il s’adressait évidemment à la mort : « Je volerai ta glace comme tu as volé mon bois. »

C’est à partir de là que le béton a tout envahi : la dalle de Maman ne fut que la première pierre, et bientôt son empreinte infusait le corps de la maison. Fini le bois : Papa se recouvre de gris et de blanc. Vêtu d’une fourrure sommaire il se remémore… Il est étendu sur la dalle de Maman… Il est dessus comme sur un lit…  

Au coin de l’ancien-futur temple il l’a coulée.

 

À la mort encore : « Je résiste. »

 

TÊTE 2. T-t-u dors… Papa ? 

 

Charmante petite tête qui roule.

 

TÊTE 2. Pour…pourquoi t-t-tu t’all…llonges ici ?

 

Papa se relève brusquement : une tête le regarde.

 

S’était-il bien caché ?

 

TÊTE 1. Papa c’est quoi cet endroit ? 

PAPA. Les… gouttes on gelé sur vos nez

TÊTE 2. T-t-t-u as changé de tête Ppppp…apa

 

Dit-elle cela à cause du froid qui durcit son visage ?

 

Papa était absorbé par le souvenir…

 

Les têtes sont sauves !

 

« Elles ne se rappellent plus de leur chambre ». C’est là même pourtant que… Et Papa sent le froid dans son cerveau : pourquoi reste-t-il planté là ? Il faut s’en aller avant que le froid ne l’achève.

 

TÊTE 1. Je veux aller dehors et vivre Papa — Laisse-nous jouer au ballon

TÊTE 2. J-j-je veux avoir une…vie nnnnormale 

TÊTE 1. Papa… OUIIINN

PAPA. J’ai construit cet endroit pour vous mes chéries

 

Eh ! C’était vrai. Mais à la place d’une chambre d’or, il avait érigé une chambre froide…

À la place d’un temple à la vie, il avait bâti un autel à la mort.

Charmantes petites têtes voudraient s’asseoir sur les rainures de leur gorge… Papa est encore immobile, mais chaque orteil à l’intérieur de sa chaussure cherche à s’échapper — ça congèle dans la chambre — pour  se réfugier au feu de la cheminée : près de Maman-l’évangile, l’air se mêle aux chaleurs du souvenir…

« Têtes me regardent avec leurs fichus globes. » Il les aime plus que tout pourtant, ce serait stupide de les fuir. « Quelle vérité ? » — La pensée traverse vivement son cerveau parfois…

Les têtes le dévisagent : ah ! Ces regards perçants et l’ignorance inexpugnable qui les accompagne,  observant le monde en habit d’Éden sanglant…

« Qu’ai-je fait ? Que dire ? » — pense Papa.

Elles hurleraient à chaudes larmes : les têtes sont l’orgueil de Papa, et il les imagine détruites, piétinées, acerbes envers celui qui les a sauvées… Lui-même !

Ah ! Que la mort craigne Papa : il a avalé celle qui a avalé Maman ainsi que les dieux qu’il avait vénérés… Il n’en reste plus que le miasme absent.

Un souvenir sous un conifère…

Un ange déchu…

« C’est toi contre la mort : tu dois l’éloigner de ton domaine » — l’injonction le traverse…

 

Et les têtes regardant encore le visage blême de Papa.

 

TÊTE 2. Je v-v-v…eux des bras

TÊTE 1. Rends-nous nos membres Papa

TÊTE 2. Je v-v-…eux des bras et des mains

TÊTE 1. Papa — Papa

TÊTE 2. J-j-e te donne mes lèvres en éch…échange

 

Papa ne répond pas — il s’encapuchonne dans sa fourrure.

 

TÊTE 1. Recolle nos mmmemb…res Papa

TÊTE 2. Ou…uinNN

TÊTE 1. Sauve-nous

 

Petites têtes deviendront grandes.

 

L’une est plutôt décharnée : ses traits sont anguleux, et l’inquiétude agite ses ridules marquées par le sceau du froid… L’autre a l’air plus bouffi, presque affable… Mais elle ne serait pas débrouillarde pour trois sous : dans le monde extérieur, un loup deviendrait vite l’avatar de l’autre meurtrier… Peu importe : dehors le monde les dégusterait, elles sont mieux ici. Elles quémandent Papa ! Qu’il leur donne le sein de la confiance, à ces charmants glaçons d’éternité ; toutes sémillantes, elles réclament un surplus de parenté.

 

« Vont-elles me croquer si je les embrasse ? » Papa ne veut pas prendre de risques devant ses têtes.

 

Qu’elles sont fraîches !

 

TÊTE 2. Avvv…ec des pieds on peut j…ouer au ba-…au ba-… au ballon dans la forêt — OUINN

TÊTE 1. Sauve-nous Papa

 

Il faut regarder ces joues presque roses ! Elles ont traversé le tunnel entre le conteneur et la chambre froide… N’ont pas trop ramolli malgré la chaleur… Quelle endurance !

 

Cependant — c’est trop tôt, Papa les aurait libérées plus tard comme on rempote une plante qui grandit. Quoi ? À force, elles n’auraient plus tenu dans un espace si confiné : elles auraient dû migrer dans plus spacieux… Maligne mansuétude de Papa les réhabilitant dans leur demeure de nourrissons…

Cependant — « J’ai mal calculé : petites têtes sont précoces… » Papa n’a pas tout à fait fini les arrangements.

 

Et les têtes attendant leur futur : « Satanées chéries ! »

 

TÊTE 1 et 2. OUIIINN

TÊTE 1. Rends-nous nos corps Papa

TÊTE 2. L-l-l’intérieur de ma gor…ge est tout caillouteux

 

Que faire d’elles ?

 

Une émotion parcourt Papa.

 

Une larme se forme à son oeil et commence à geler.

Une goutte n’est pas née — Papa souffre en silence…

Le gel frotte sa cornée et obstrue sa vision.

Une autre larme.

Et une autre.

Une petite rivière l’aveugle à mesure qu’elle se glace…

Papa souffre plus…

 

Et les souvenirs l’assaillent encore.

 

Combien de temps est-il resté à penser, seul, dans la chambre ?

 

Papa se rend compte que ses lèvres ont gercé, que ses cheveux sont blancs de neige, que sa fourrure est épaisse d’un coup — le gel s’étant accrochée à elle — et que ses orteils sont presque fichus : impossible de les bouger d’un chouïa.

 

Sentant son esprit s’alourdir : « Il faut agir tout de suite. »

 

Sentant con cerveau complètement engourdi : «  Que faire d’elles ? »

 

Il sait que les têtes le regardent.

Il veut les regarder.

 

PAPA. Petites têtes — Vos corps sont dans la cheminée

 

Il aurait voulu les regarder.

PAPA. Petites têtes

 

Ses enfants.

 

PAPA. Petites têtes — Répondez-moi

 

Il s’élance mais titube… trébuche, continue à genoux…

Trouve finalement la poignée de la porte et l’ouvre grand.

 

L’air chaud qui inonde brusquement la chambre agresse Papa.

 

Il perd connaissance.

Quand l’homme arrive beaucoup plus tard : mélange de végétations.

 

Un relent de poussière s’enfuit.

 

D’une maison ouverte aux quatre vents — l’air tiède s’engouffrant par les pores de la matière — et d’un volètement faible… Et d’une odeur rance : elle s’incorpore aux tissus. Même la maison la sue, on la connaît l’odeur, que trop bien — la mort a dû trouver refuge au creux de l’ancienne ferme : oui… on a du mettre des bestiaux et des humains ensemble là-dedans.

 

Tableau morbide de printemps, mais l’homme est trop curieux. Quand il s’avance : couloirs de puanteur, qu’il est curieux ! De se pencher dans la vie privée de l’autre qui un temps en fut l’habitant… On dirait bien qu’il s’est enfui, ça sent le départ imprévu : les pièces sont d’un  désordre misérable, encombrées, dévastées mêmes parfois… Des plus-que-ruines.

 

L’homme regarde le ciel.

 

Quelle foudre avait frappé la maison pour qu’elle se déchire ainsi ?

 

Et il continue quand même d’avancer dans le désordre… Notant qu’il n’était composé presque exclusivement d’outils de travail : marteaux, burins, pinces et clés, poinçons, perceuses, ponceuses, tournevis en tout genres, scies à métaux et scies à bois, règles et compas… Dont certains étaient souillés d’un vieux liquide ocre. Parmi eux, il trouva une fourrure blanche ainsi qu’une étrange forme de chair clouée sur le pan d’un mur. Fût-ce un animal ? Bizarre qu’elle n’ait pas été dévorée — et les lignes qui s’en dégageaient ne lui évoquaient rien de connu… Pourquoi était-elle si blanche, la forme ? Comme saisie encore en plein coeur de l’hiver.

 

Cependant que l’homme aperçoit le semblant d’une dalle couverte de boue sèche… Il termine sa réflexion et s’approche doucement — l’odeur de plus en plus forte se mêlant à un baume de pétrichor. Étonné, presque enivré, il ouvre la pierre avec délicatesse (mais sans hésiter).

 

Immédiatement : des poussières rapides s’agitent, tournoient autour de lui et s’envolent vers le ciel… L’homme les regarde partir… Ébahi. Elles sont magnifiques. Baissant le regard : à l’intérieur de la dalle, se trouve un crâne autour duquel quelques lambeaux de peaux rongés.

 

Il ne hurle pas, non ! mais saisit le crâne — un crâne d’enfant. Le soupèse comme pour imaginer sa vie. Pendant un instant, l’homme distingue parmi le béton abîmé et quelques traits de parquets : deux petits enfants.

Ou plutôt : deux têtes accrochées à deux poutres par les cheveux.

Leurs globes sont absents.

Têtes mortes.

Il regarde les fantômes en s’absentant lui-même.

Les têtes ne bougent presque pas et…

Rien — l’homme a lâché le crâne.

 

Fasciné par le ciel qui semble s’envoler… Et il prend confiance dans les poussières qui tournoient encore. Il veut finir le tour de la maison — et  apercevant une remise bordée d’une porte sommaire (elle l’attire sans trop qu’il ne sache pourquoi), il s’en approche mécaniquement. Il pousse la porte : un grand frigo industriel. Une chaise à son côté et c’est tout.

 

Il va pour l’ouvrir, mais bute sur quelque chose…. Un autre crâne ! Mais bien moins abîmé : le froid de la remise l’aura conservé. Il regarde le visage : Dieu qu’il est enfantin… De ce qu’il en reste : peau de bébé sale, la vitre d’un oeil mi-dévoré, lèvres de glace. Dieu ! Ce visage est le visage de l’amour : qui donc en aurait fait un crâne ? — Tourné vers la porte du frigo comme vers son sauveur.

 

Mais par la fenêtre, obstinément, l’homme regarde le ciel qui à présent tournoie de plus en plus… Ses volutes sont blanches de poussière ! Que le ciel vienne en aide aux crânes s’il n’était trop tard depuis longtemps.

 

Il regarde le crâne puis le ciel — les deux et l’un et l’autre séparément… Ils se répondent si bien. Ils sont l’harmonie.

Et à force il ne sait plus trop qui du crâne est le ciel et…

Qui tournoie dans le ciel ?

Alors que le crâne semble se mettre à bouger très légèrement. Presque indiscernable : un effet de l’imagination…

Puis il change brusquement de direction pour se placer vers la sortie de la remise.

 

TÊTE 2. Pa-paaa

 

Quoi ? L’homme a bien vu : il reste coi…

Un petit cri sourd s’échappe de sa bouche… il ordonne à ses jambes de courir…

 

TÊTE 2. Pa-paaa

 

L’homme réussit à s’enfuir.

Une hantise ? Il détale de la maison — ne regardant plus nulle part que vers le sol pour quitter l’endroit…

 

C’était là deux crânes et de la poussière : une sombre histoire pour le printemps.

 

Au bout d’un moment, il allège sa course… Après qu’il a ralenti : le crâne lui aura bien fichu la trouille… A-t-il bien entendu ?

 

Et le voilà qui entend à présent un son : quoi encore ? Quelqu’un hulule au loin vers le ciel.

 

Satanées montagnes, elles abritent trop d’esprits…

 

Et les poussières dans le ciel commencent à se disperser.

 

L’homme, avant de rentrer dans ses terres, observe une dernière fois la maison.

De loin, elle a tout l’air d’un temple.

 

Constantin Von Rosenschild

Constantin Von Rosenschild est entré aux Beaux Arts de Paris après une licence d’Arts Plastiques à l’université Paris 1 Panthéon Sorbonne. Ses premiers travaux de peinture l’ont mené à construire des meubles reprenant la structure du châssis de tableau. Après avoir passé son DNAP accompagné par Pascal Aumaître et Dominique Gauthier, il a travaillé avec l’association Folle Béton pour l’exposition Glory Hole à L’ENSAD.

Victor Inisan

Diplômé d’un Master Arts de la Scène de l’ENS de Lyon, Victor Inisan poursuit actuellement un doctorat à l’Université de Lille, qui traite de la dramaturgie scénique des projecteurs à LED. Il est également metteur en scène au sein du Groupe Le Sycomore, dramaturge, assistant pour les metteurs en scène Anthony Le Foll et Frédérique Aït-Touati, ainsi que rédacteur théâtre et danse au sein de la revue critique I/O Gazette.