Nino et ses ailes

Laetitia Drevet

Antoine Medes

Le plus difficile avait été de trouver le type de bois adéquat. Il le fallait léger bien-sûr, mais quand même assez résistant pour ne pas casser au moindre souffle de vent. Chaque matin, enfermé au grenier, je ficelais à mes bras différents types de branches. L’acajou avait l’avantage d’être relativement souple. Pour éprouver sa solidité, je cognais ces ailes artificielles aux murs, dix ou vingt fois chacune. Les entailles y étaient trop profondes pour que je prenne le risque de m’envoler avec ces ailerons-là. Dommage, pensais-je, car j’aimais leur couleur, d’un brun rosé à la lumière du jour, et rouge comme le sang dans la pénombre. A l’inverse, le chêne était résistant comme le roc mais me semblait beaucoup trop mastoc pour planer. 

Pour ma onzième tentative, je dénichai un bois assez original, l’afrormosia. Jaunâtre, veiné, l’espèce est originaire de Côte d’Ivoire. Je me plaisais à penser que je pourrais bientôt l’y ramener par le ciel. Il est aussi réputé impossible à pourrir, condition selon moi assez enviable. Mais en trempant le bout de mes ailes dans une large bassine d’eau, je remarquai qu’il était lent, bien trop lent, à faire sécher. Il était probable que la pluie fasse à un moment ou à un autre partie de mon voyage, mais pas question que je multiplie les escales pour dégorger mon bois. Après plusieurs semaines d’essais, je me décidai enfin pour tailler ma construction dans de l’angélique, un arbre violacé, haut de presque cinquante mètres quand il pousse en liberté. 

J’en ai scié trois planches, larges d’une trentaine de centimètres. Avec une corde épaisse, j’en ai fixé une à chacun de mes bras, et une troisième, plus courte, contre ma colonne vertébrale. Puis j’ai recouvert ma nouvelle carcasse d’une pièce de soie blanche, garnie de plumes de pie. 

 

J’ai baptisé l’ensemble angeloptère.

Mon rêve c’est d’être un piaf. Je n’aime pas tellement les hommes, ni les femmes d’ailleurs. J’ai toujours préféré la compagnie des oiseaux à la leur. Les bavardages inutiles m’ennuient. Je n’aime pas être obligé de sourire, sous prétexte qu’il faut être aimable, ou de rentrer chez moi, simplement parce que j’y habite. Combien de nids un oiseau construit-il au cours de sa vie ? 

Ne levez pas le sourcil si haut, je ne suis pas idiot et je ne crois plus aux métamorphoses. J’apprendrai à voler comme on apprend à cuisiner. 

J’ai entamé mon entraînement à l’envol sitôt mon bois trouvé. La première étape de cet apprentissage consistait selon moi à obtenir le battement d’aile propice. Mouvements de bras frénétiques pour prendre de la hauteur, puis tenue d’une position droite, corps immobile, muscles tendus. Planage. Reprise des battements. Quelques uns peuvent sans doute suffire à me maintenir en l’air si le vent souffle dans mon sens, pensais-je. Ralentissement des pulsations, tête inclinée vers le sol. Atterrissage. Ficelé dans ma nouvelle armure, je me sentais de taille à défier une hirondelle à la course de vitesse. 

 

Chaque soir, après des dîners pénibles en compagnie de ma femme, je répétais ces gestes en boucle dans ma tête. Je n’ai pas résisté longtemps avant d’éprouver mon nouveau savoir-faire. Plus vite je serai prêt, raisonnais-je, plus vite je m’échapperai d’ici. Une nuit, après que Louise s’étaitcouchée, j’ai enfilé mon plumage et filé dans le jardin. Tout au fond s’y trouve une ruine d’étable. Bien qu’un peu bancale, elle est encore debout et son toit plat, d’environ trois mètres de hauteur, permet d’y prendre quelques pas d’élan. J’ai battu des bras et mordu la poussière.

Autant vous dire que le réveil fut  difficile. J’avais mal aux jambes, aux bras, au crâne. Ma bouche avait un goût de sang, métallique, désagréable. J’eu peur d’avoir perdu mes yeux dans la bataille tellement je voyais d’étoiles. Elles clignotaient jusque sous mes paupières. Je me suis rendormi aussi sec. 

 

Une seconde ou quelques heures plus tard, je  vis Louise penchée au dessus de moi. « Nino parle-moi, est ce-que ça va ? Tu saignes, Nino, tu as mal ? Qu’est-ce-que tu fabriques avec ce tas de bois ? » Bon sang mais faites-la taire, j’ai pensé. Je n’avais même plus le droit de pioncer en paix. « C’est pas un tas, c’est mes ailes. » 

Elle me serra contre elle, et ses bras m’encombraient. Je m’en dégageai  avec peine. « Peux-tu marcher mon chéri ? Essaye donc de te lever, je t’aiderai. Tiens, prends mon bras, agrippe-toi, ça ne me fait pas mal. Y es-tu ? » Nous avons claudiqué jusqu’à la maison. Après m’avoir confortablement installé dans notre lit, elle passa  l’après-midi à panser mes plaies, à nettoyer ma chair à vif. Je souffrais de ses marques d’affection bien plus que de mes blessures.  

 

Elle partit enfin, pour que je me repose, avait-t-elle dit. Je me sentais déjà devenir fou d’être immobile. La chair de mon genou gauche était à vif. Je n’arrivais pas à bouger mes pouces, et mon poignet droit avait doublé de volume. Sans compter les égratignures. Quant à mon nez, il était  encore probable qu’il ne retrouve jamais sa forme d’origine. Je l’aimais bien, mon nez. 

Lorsque j’ai besoin de réconfort, je pense aux oiseaux migrateurs. Et quand la journée a vraiment été mauvaise, j’imagine même que je pars avec eux. Cette fois-ci, je m’envolai avec une bande de cigogne, tout droit vers l’Afrique. Il me fallait un rêve assez long pour ne pas l’avoir fini avant que ma peau ne cicatrise. 

 

Et puis d’un coup, un poignard me transperça la cuisse. Je me tordis de douleur, mordis mes draps de toutes mes forces. Je hurlai à la mort, frappant le matelas des deux poings, comme un forcené qui refuse la camisole de force. Des larmes trop salées irritaient mes joues balafrées. La douleur venait de ma jambe gauche, qui me brûlait et congelait tout d’un coup. J’arrachai mon pantalon. 

 

 

Aussi vrai que je m’appelle Nino, une plume avait poussé sur ma peau.

 

La plume était grise, noire et verte, parsemée ici et là de quelques tâches de jaune. Je la touchais délicatement, comme on s’occupe d’un nouveau-né, mais c’était moi que j’avais peur d’effrayer. Elle était douce, on aurait dit de la soie. 

Les jours suivants, quelques autres se sont amenées. Sur mes jambes, mon dos, mon torse, les poils bruns ont peu à peu laissé place aux plumes multicolores. Elles s’appropriaient mon corps et je les laissais m’envahir avec délice. 

 

Louise restait aveugle à mon apparence extraordinaire. Sans doute trop habituée à ne croire que ce qu’elle pense possible, elle me voyait nu sans s’émouvoir de ma couleur et passait ses mains sur ma peau sans en sentir les nouveaux reliefs. 

 

Le chat commença alors  à me jeter des regards en biais. Je n’osais plus croiser ses yeux d’affamé…

 

Deux semaines plus tard, je réveillai sans lèvres et sans narines : à leur place, un bec avait poussé. Je ne regrettais plus mon beau pif d’avant. Louise n’avait pas plus cillé devant mon bec que devant mon plumage. Je lui en étais reconnaissant, elle m’emmerdait un peu moins qu’auparavant. D’autant que je venais de trouver le moyen de la faire taire, enfin. J’ai commencé à chanter. Elle à m’écouter. 

 

Accroupie devant la cheminée, Louise ravivait les braises d’un feu sur le point d’étouffer. Elle bougeait vaguement la tête, à peine, au rythme d’un air que je fredonnais en épluchant des courgettes. Louise s’apprêtait à en faire une purée. Sur les mélodies qui me sortaient du bec, je posais des paroles. 

 

« les mouettes tournent dans le ciel

et les vagues s’abîment sur le rivage 

et nous les abandonnons

loin derrière nous

et tout se dissout : 

le temps qui passe

ce moment précis 

les mouettes

la mer

le sable »*

 

J’étais heureux comme est quand on vit dans un rêve. Avez-vous essayé d’y loger ? Vous devriez, c’est douillet comme des plumes d’oie et puis ça vous enveloppe le corps tout entier, comme l’eau brûlante dans une baignoire. 

Louise, se retournant: « Nino, chante encore pour moi. » 

 

« Quelquefois après que vous en avez vraiment pris plein la gueule 

vous souhaitez n’être plus qu’une grue se tenant sur une patte 

et se mirant dans l’eau bleue » *

 

* Charles Bukowski, L’amour est un chien de l’enfer (tome 2)

Petit, j’avais un rossignol nommé Henri. Il chantait sans arrêt. Il chantait la nuit, le jour, quand je prenais mon bain et quand mon père me foutait des roustes. Contrairement à lui, Henri se fichait pas mal de savoir si je finissais mes patates ou si c’était à cause de moi que ma mère était partie. Il chantait, c’est tout. 

 

Petit, j’ai peu de bons souvenirs, à part avec Henri. Il était dans une cage, moi dans ma chambre, mais dans mes rêves on se tirait à au moins cent kilomètres. C’est peu me direz-vous, mais mes jambes étaient courtes et ses ailes paraissaient fragiles. 

 

Petit, j’avais une copine, Louise. Elle me suivait partout, et piaillait déjà trop. Mais je sentais qu’ils s’aimaient avec Henri et qu’est-ce-que vous voulez faire contre l’amour. 

 

Petit, je m’ennuyais beaucoup. Plus je m’ennuyais, plus je faisais de conneries, plus je prenais des claques et plus j’étais puni. Alors je m’ennuyais davantage et avais donc le temps de cacher mes délits. Bon camarade, Henri n’a jamais cafté.  

 

Petit, Henri m’a drôlement impressionné. Toujours d’humeur égale (bonne), il n’était jamais en colère, comme mon père, jamais triste, comme moi, jamais rasoir, comme les autres. 

 

Petit, je rêvais d’être Henri. 

L’extase prit fin. Une première plaie cicatrisa, et ma plus ancienne plume tomba. Bientôt, et à mesure que mes chairs se refermaient, je vis mon précieux plumage perdre en densité. Comme d’autres scrutent quotidiennement leur crâne, redoutant la calvitie fatale, j’inspectais, craintif, la chute de mon panache. Sous mes yeux, mon corps redevenait désespérément humain. Après une nuit franchement dévastatrice (j’avais perdu six plumes, une par heure de sommeil), j’en arrivai même à rouvrir d’un coup de lime la balafre de ma joue droite. J’espérais : inverser le sort, rester piaf, chanter encore. Ma tentative fut vaine, du sang coula et mon bec disparu le soir même.

 

Pour, disait-elle, fêter ma guérison, Louise entreprit de reproduire sur tous les plafonds de la maison, des peintures qu’elle trouvait dans mes livres. Des pies dans la cuisine, un flamand dans la buanderie, et pour la chambre, un rossignol en vol. Perchée sur un escabeau, elle étalait le bleu du ciel au-dessus de ma tête. J’étais couché, misérablement blotti dans mon dépit. Je lui fit  remarquer qu’un beau jour, elle arrêterait de m’aimer. Elle me dit : « pas tout de suite », et de son perchoir piqua droit dans mes bras.  

 

Laetitia Drevet

Laetitia est journaliste à Paris. Elle aime le soleil, le jus de tomate, les gens qui rient fort et ceux qui sourient quand ils dansent, les paréos, les chiens, et les livres.

Antoine Medes

Antoine Medes est un artiste plasticien. Il produit un travail polymorphe, principalement en céramique et en dessin. Si il fuit les notions thématiques, il reste très attaché aux images ainsi qu’à la dialectique qu’elles produisent lorsqu’elles sont mises en relation avec d’autres éléments.