Les cyclamens sont en colère

Anne Condomine

Chafik Cheriet

C’est un rêve jaune. Un jaune lumineux, éclatant, révolutionnaire. À l’avant de la scène, j’apparais de profil, nue, les paumes de mains enfoncées dans les fesses laiteuses, grasses et dévêtues de ma mère, qui me fait face. Derrière nous s’étend un large champ de colza qui se déploie à perte de vue. Je desserre mon étreinte et lève les yeux vers un bout de ciel. Il n’est pas jaune, lui, il est gris, noir même, menaçant. Des nuages cavalent, affolés. En transparence, j’aperçois un soleil scintillant, m’étonne et m’en réjouis. Qui, de l’ombre ou de la lumière l’emportera ? Et puis il y a cette voix, forte, puissante, assurée, cette voix qui remplit tout l’espace jusqu’à l’avaler, elle dit : Tu verras, tu riras, tu riras, ta vie n’est pas finie. La voix reprend, la voix résonne et fait écho. Au réveil, mes cils les uns aux autres agrippés m’empêchent d’ouvrir les yeux sur la lumière du jour. La paupière du haut est suturée à celle du bas comme par une fermeture éclair. Il semblerait que je ne veuille pas vraiment revenir à la vie, que j’aie trop bu la veille, ou les deux. Je tâtonne sur et sous les draps. Mes mains effleurent les formes rebondies d’un corps. D’un coup d’un seul, mes yeux s’ouvrent. Non pas sur la lumière qui tombe du vasistas au-dessus de nos têtes mais sur un visage, des épaules, un ventre, un inconnu. C’est bien ce que je craignais, j’ai trop picolé. Où étais-je déjà hier soir ? Je ne m’en souviens plus. Depuis que ma mère est morte, je ne fais que des bêtises, comme l’enfant que, désenchanté, mon corps tente de rattraper. Comment t’appelles-tu ? Je dis. Pas de réponse. L’homme ronfle, je peux toujours courir pour qu’il me dessine un mouton. À défaut de ma soirée, je repense à mon rêve. J’ai dû décuver en cours de nuit pour  m’en rappeler avec autant de justesse. Un détail me revient : Entre le soleil éclatant jaune aperçu sous le ciel menaçant et le champ de colza, passaient en sautillant comme des gazelles, des chats (ou des chattes, allez savoir !) aux gueules muselées de ferraille… Je m’étire. L’homme s’éveille et me cherche de ses bras, de son buste, de son corps tout entier.

Il grêle serré. On dirait que du ciel tombent des projectiles qui jubilent à rebondir sur la vitre du vasistas. J’enfouis mon visage dans le cou de mon inconnu, dilate mes narines. Est imprimé sur la peau boucanée de cet homme un parfum cuivré qui ne m’est pas étranger. Comment t’appelles-tu ? Dis-je une fois encore. Tu ne te souviens pas ? Demande-t-il étonné. J’ai très chaud soudain, non, je ne me souviens pas, je ne me souviens de rien. Sent-il que ma peau flambe pour ainsi me soustraire de ses bras ? Kadoum, je m’appelle. Ça te revient maintenant ? Non, ça ne me revient pas, pas du tout. Ça a une signification, ce prénom ? Force, puissance, je ne sais pas… Dis-je en portant une main ferme à son sexe comme pour me faire pardonner cet oubli identitaire. Surpris, l’homme cambre les reins. Ça veut dire audacieux, dit-il enfin. Audacieux ? Je reprends en enlevant mes doigts. Et en quoi es-tu audacieux ? Kadoum incurve sa lèvre inférieure vers son menton. Je ne sais pas… Je suis moi-même… Sacré défi de nos jours, tu ne trouves pas ? Je découvre son sourire, franc. M’émerveille devant ce corps tombé de la fenêtre comme un père Noël de la cheminée. Puis déchante. A l’occasion, rappelle-moi de te parler de ta chatte. Annonce solennellement l’homme chauve. Une gazelle passe, celle de mon rêve, celle du chat aux yeux grillagés. Je tressaute. Je n’ai pas l’habitude que le père Noël me parle de ma chatte. Kadoum, dis-moi, que s’est-il passé entre nous cette nuit ? Où nous sommes-nous rencontrés

Kadoum. Je sens ma langue se dilater de joie chaque fois que je prononce ce prénom. De sorte que ma bouche, boulimique d’ivresse, glisse ces deux syllabes à l’envie dès que faire se peut. Les prénoms influencent nos sentiments, j’en suis sûre. Ils participent de l’importance que nous accordons à nos histoires amoureuses. Kadoum, tu ne m’as pas répondu ! Kadoum ? D’une prompte torsion de bassin, mon inconnu s’est hissé hors du lit et a filé jusqu’à la salle d’eau, corps droit, voûtes plantaires tournées vers l’extérieur. Maintenant un filet d’eau coule sur le parquet le long de la porte de la salle de bain, Kadoum ne semble pas s’en rendre compte ou bien alors il s’en tape, je l’entends chantonner un air des Stones, et s’égarer dans les graves comme dans les aigus. Quand il réapparaît, cette fois c’est sur la pointe des pieds comme un danseur, les bras en suspension, un turban éponge orange enroulé autour de son crâne chauve, et un autre violine noué au bas de sa taille. Il s’assied au bord du lit. Une lime à ongles, tu aurais ? Me demande-t-il. J’ai laissé un ongle dans la bataille, ajoute-t-il d’un air narquois. La bataille ? Quelle bataille ? je dis en m’asseyant d’un bond sur le lit en me tenant la tête. Cette garce me fait aussi mal que si un éléphant y avait posé son derrière toute la nuit. L’œil allumé de Kadoum brille d’une lumière de pierre précieuse. D’un vert qui tire sur le jaune du champ du colza dont j’ai rêvé cette nuit. En plongeant mon regard dans la profondeur scintillante des yeux de Kadoum, une pensée tourbillonne dans ma tête : outre ce qu’il s’est passé hier soir, cet homme là a quelque chose à m’apprendre. Oui, mais quoi ?     

Le ciel s’obscurcit et donne à la pièce en ce petit matin un air brouillon. Comme si les nuages avaient eu le culot d’y faire immersion. Le flou est partout. Dans la chambre comme dans ma tête. Tandis que je suis abrutie, Kadoum à mes côtés invente un nouvel espace. Plus hardi, plus gai, moins écrasant. Son dos brûlé de tatouages bleutés tire les voiles d’un monde vaste qui hurle sa liberté. Kadoum, viens, rapproche-toi, colle-toi à moi, c’est par ma peau que le bout de tes doigts apprendra à me connaître, par ma langue que la tienne connaîtra mon langage. And vice versa. Tes bras en m’enveloppant détourneront mon amertume. Tant d’autres que moi défilent dans ma tête, ça m’épuise. Tu sais, quand du bout de mes ongles je gratte les dessins imprimés sur ta peau, ils s’affichent sur la mienne, de vraies décalcomanies. Et l’espoir se fait jour d’un changement, d’un mouvement, d’une métamorphose. N’est-ce pas cela que l’on demande à l’amour ? De soulever ce qui en vous est enfoui et ne demande qu’à faire surface ? Kadoum, tu m’écoutes oui ou non ? Il sursaute. S’allonge et m’enlace. C’est par sa peau que doucement me revient la mémoire. Par ses épaules que je regagne en vaillance. Un lien noir attaché à son poignet alimente mon souvenir. Je le vois osciller entre verres et bouteilles. Vu la bestiole qui me barre la tête, cette révélation n’est qu’une gamine qui s’amuserait d’elle-même. Tu me prends pour une cinglée de te dire des choses pareilles ? Dis-je doucement à l’oreille de Kadoum. Il a ce regard intense et doux qui émeut le mien, jusqu’à l’en figer. Oh, et puis qu’importe ! J’ajoute en caressant l’orée de son cou. Mais ne disparais pas, je t’en supplie. Veux-tu que nous allions prendre l’air ? Aimerais-tu aller voir les cyclamens dans le jardin ? Dis-moi. Dis-moi mais ne disparais pas. Pas encore.

Qu’importe ?! Les lèvres de Kadoum se sont détachées des miennes. Je l’observe changer de rythme, soulever le drap, sortir du lit une jambe puis deux, le voilà maintenant qui rassemble ses affaires éparpillées un peu partout sur le sol.  

Qu’importe ?! Alors, oui, j’avoue, je te prends pour une cinglée. La cinglée que tu es. Ni plus, ni moins. La cinglée qui rature les pages de sa vie, s’obstine à ne pas prendre forme, SA forme, picole plus que de raison et entraîne dans son lit n’importe quel inconnu pour, qui plus est, ne se souvenir de rien au petit matin. Tu me suis, Raphaëlle ? Interroge  Kadoum, les bras levés par le vif de sa colère.  Je me demande comment il sait mon prénom. Songe que je dois le regarder avec mes yeux de lémurien. Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ? ça te fait frémir de m’entendre prononcer ton nom ? Raphaëlle ! Je suis Raphaëlle ! J’ai deux ailes, et je m’envole ! Tu ne crois pas que tu me l’as assez répétée cette phrase la nuit dernière ? Je tente un : Ah… bon ?  Tout petit, tout sage pour calmer le courroux de mon interlocuteur. Tu me fatigues Raphaëlle avec tes complaisances. Kadoum me parle en tenant son caleçon devant son sexe. Je me demande bien pourquoi il prend cette précaution. Je commence à le connaître, moi, son sexe ! Il sourit en jetant sa tête en arrière, j’observe que des boucles de cheveux bruns lui poussent dans le haut de la nuque, et sur le haut du crâne, plus rien ne m’étonne venant de lui. Il embraye : Ciel, quel paradoxe tu es à toi seule, voulant mourir le soir et jouir la nuit jusqu’à plus soif… je t’ai engloutie petite bête, ton sexe sentait la fleur d’églantine, voilà ce que je voulais te dire ce matin…  Kadoum marque un temps d’arrêt, nos regards trahissent fatigue et émotion. Je vais aller respirer un peu seul, digérer cette soirée, cette nuit. Va te promener toi aussi, sors de toi-même ! dit enfin Kadoum avec un zeste d’agacement dans la voix. Je vois s’éloigner sa silhouette dans le couloir et entends la porte claquer. Je me planque sous les draps, mortifiée. Mon inconnu a disparu. Telle une machine qui s’emballe, ma tête déroule ce qu’elle vient d’entendre, décortique, mastique, fait des bulles, de grosses bulles roses couleur malabar.

Dans l’après-midi, mon portable s’allume. S’affiche une fleur avec inscrit au-dessous : Comment vont les cyclamens ? Je réponds : Les cyclamens sont en colère.

Dans le jardin, piquées sur leurs fines pattes, les mouettes penchent leur bec pour boire l’eau des flaques autour desquelles elles dansent. Les tâches blanches qu’elles forment sur le fond gris des dalles pavées semblent avoir été découpées dans du papier kraft. Je suis venue m’asseoir sous la véranda du salon avec un thé pour profiter du rayon de soleil qui passe et fait scintiller le lierre verdoyant. Je guette l’arc-en-ciel. J’attends Kadoum. Je surveille mon portable. Kadoum connaît-il le langage des fleurs ? Sait-il que les cyclamens parlent d’amour et d’attachement ? Sait-il que pour l’avoir aimé si fort une nuit je l’aimerai toute ma vie ? Le sait-il ? L’intensité est garant de pérennité. Jusque dans l’absence. Tu ne veux plus mourir ? Kadoum est là. Il entoure mes pieds nus de ses mains accueillantes, les berce doucement. Non, sois tranquille, plus jamais. Mon calme retrouvé, je peux le rassurer. Je ne pourrai plus jamais traverser ce pont sans penser à toi, tu sais… dit Kadoum. Pourquoi, mais pourquoi donc, voulais-tu faire ça ? Insiste-t-il traversé à son tour par un tourment. Pour retrouver un ange, dis-je en souriant. Le crâne chauve se plisse, une main chaude et accueillante se pose au creux de mon ventre. Je n’ai plus froid dedans. Kadoum a déposé dans mon cœur des bribes de sa chair. Il m’a sauvée. De l’écoulement boueux de la Seine comme du flux tempétueux de mon âme.   

C’est un rêve blanc. Un rêve dans lequel la lumière l’a emporté sur les ténèbres. Ma mère n’y apparaît pas, le champ de colzas non plus. Les bras de Kadoum sont pleins de moi et un vaste pré de cyclamens pâles court derrière lui tel la traîne d’une robe de mariée. À mon réveil, je ressens au creux de ma bouche une amertume, et au dessus de mes seins, un chagrin : Kadoum n’est pas dans mon lit. Il n’y a jamais été. Je lève les yeux vers le vasistas. La trace duveteuse d’un nuage rose passe dans le ciel. Je m’offre une fois encore le déroulé de mon rêve, vite l’attrape, déjà il s’effiloche. De quel miel voulait-il me nourrir ? À quelle source réclamait-il que je m’abreuve ? Nos rêves ont du génie, nous ne devons pas les négliger.

 

Les cyclamens sont en colère… Pourquoi m’as-tu écrit ça ? a encore demandé Kadoum avant que ne sonne le réveil. Je n’ai pas eu le temps de lui répondre qu’à cet instant-là de mon rêve, j’avais eu le pressentiment qu’il n’était et ne serait jamais qu’un songe et que j’en avais ressenti du dépit.

 

 Un songe, oui, comme une reprise sur un tissu déchiré.

Anne Condomine

Journaliste free-lance.
Collaborations aux services culturels de différents hebdomadaires dont le Figaro Magazine.
Un roman publié: « La Faille rouge ».
Moteurs de vie: Progresser et s’amuser.

Chafik Cheriet

Chafik Cheriet entretient un dialogue constant entre la précarité de la vie et l’esthétique. En construction permanente, il fait pousser ses racines partout, avec une conscience poétique. Son imaginaire rhizomique entrelace végétaux, animaux, objets et autoportraits; découpés,collés, dessinés, coloriés et assemblés. Naissance à Nevers, il vit et travaille à Paris.