Laylâ

Francois Huzsar

Lucas Mongin

L’hiver est rude. 

Les os glacés, elle parcourt le chemin tortueux.

Les dernières branches s’écartent et laissent apparaître la menue silhouette. 

 

Elle s’avance lentement, vêtue d’un simple tissu sombre et déchiré. Ses cuisses sont tâchées d’un sang noir. De la bouche fine et retroussée émane un filet brumeux. 

Glacial.

Un craquement de tige, une déchirure de velours. Elle Sort du bois.

Son ombre émerge au cœur de la nuit hostile. Les hautes herbes plient sous son poids. Etrange spectacle que le paysage qui se courbe de manière docile et gracieuse pour accueillir la jeune sorcière, venue des confins de l’enfer.

 

Elle est épuisée. Elle marche depuis de longues semaines. La route a été  longue et difficile. L’enfer est un royaume lointain. Son corps meurtri ne demande qu’un répit.

Elle a désormais rejoint le village. Son regard caresse les toits de son enfance. Le retour aux origines est douloureux. Les ombres planantes se dissipent. L’odeur boisée des charpentes dorées par une lune écrasante envahit ses narines. Les souvenirs sont lourds, ils piquent, encrassent sa gorge. La respiration est haletante.

 

Tout ici semble mort, vidé. Le silence qui domine ces lieux abandonnés est une véritable torture. Les oreilles brûlent. Les plaies semblent se rouvrir. 

Le Village. Le village des montagnes. Le village de l’enfance. Le village dont on l’a retirée de force, enfant.

Le silence est déchirant. Les souvenirs cruels. Elle explose. Les larmes chaudes réagissent mal au contact des joues froides.

La lumière de l’enfance, celle du rocher surplombant le village, ne brille plus. Elle s’est éteinte.

 

La sombre créature, ébranlée par une mémoire subite, s’effondre. 

Noire.

Sur le blanc manteau d’hiver.

Aux limites de l’enfer. Trahie par son peuple, 

abandonnée. 

Écartée.

 

Enveloppée dans l’éclatant manteau, elle songe. À un passé de misère.

La solitude. 

La solitude, l’enfer.

 

L’aube approche. Elle s’éveille doucement. 

Laylâ. Magicienne de la nuit. Amante des nuits lunaires.

 

La caresse du premier rayon de soleil effleure la paupière, encore humide d’un sommeil douloureux. Elle frémit.

Lueur sur l’espace infini ; tournant le dos au village désenchanté, elle contemple le décor sans fin modelé par des reliefs escarpés.

La cité n’est plus que ruine, cadavres et chimères. Le mythe écrasé. 

 

La neige fond sur les hautes tiges, ruisselle ; c’est l’arrivée du printemps.

Laylâ se redresse et panse à l’aide du tissu déchiré de son jupon les lourdes plaies qui marquent ses maigres genoux.

Elle prend goût à la chaleur nouvelle qu’apporte la lumière rosée de l’aurore. Elle ne regrette pas la nuit qui se retire. Une dernière fois, elle glisse ses doigts dans les flocons de l’hiver, et, sans adieu, abandonne les ruines de son enfance.

 

Orpheline. Aussi seule et détachée que Lilith, elle s’échappe vers les rudes reliefs. Séduite par la passion du vide. 

 

En quête d’un enfer plus clément.

 

Marcher sans but. Sans destinée. 

Laylâ erre au cœur des montagnes, accompagnée par les odeurs du printemps qu’elle découvre. Elle peuple ses errances de rêveries.

Elle rêve de rencontres.

La patience y est mise à rude épreuve. Tenace.

Peu à peu le vide s’installe, et l’espoir l’abandonne. 

Apparaît alors, telle une illusion, le lit de la rivière d’or. L’eau, d’une teinte ambrée coule paisiblement.

Surplombée par les hauts rochers, aux abords de l’étendue qui se déverse, une modeste cabane, faite de bois pourri.

 

Sans hésiter elle s’engouffre dans les eaux. S’y enfonce. Et atteint l’étrange bâtisse.

Laylâ est nue ; elle est entièrement mouillée.

Le sang mêlé à l’eau se répand sur le corps tatoué de nombreuses cicatrices.

Les mains exsangues, elle ouvre la basse porte et pénètre l’espace interdit.

 

Une odeur fétide de transpiration et d’humidité suinte. Un véritable parfum de violence. Des effluves de fumée envahissent l’étroite pièce plongée dans la pénombre. Les arômes cadavériques crépitent. 

 

Odeur primitive de la mort.

 

Il y a là pour seul objet une chaise, en bois, pourri lui aussi. Cette chaise est placée au fond de la pièce. À travers deux planches mal fixées, un rayon lumineux s’engouffre. Se distingue une silhouette, assise sur la chaise, face à la paroi de bois. Elle se présente de dos.

 

Un corps sauvage, inapprivoisé. 

Un corps inhumain.

Une silhouette barbare, mi-humaine mi-animale.

La puanteur de la vieillesse.

 

Surmontée de deux effrayantes cornes fourchues.

 

Laylâ s’avance et ose. À quelques pas de la bête. Quel est ton nom ?

Le corps, assis sur la chaise de bois ne frémit pas. Une voix, profonde, s’élève.

Le Diable. Le Dieu. Comme tu voudras. Il diffère selon le culte de chacun. Le choix est tien, ma fille… Laylâ.

 

Il renifle. 

 

La caverne est de plus en plus enfumée. Respirer devient difficile. Elle s’étouffe mais refuse pourtant de s’en aller.

L’obsession.

Laisse-moi connaître ton visage.

Elle s’approche encore.

 

Corps velu sur la chaise de bois. Peau décharnée. Les poils terreux sont collés entre eux par le sang séché. L’odeur est âpre. 

Un corps qui sue. L’enfer semble proche,

ou le paradis de tous peut-être.

Puanteur immonde. Chaude.

Un corps qui se répand. 

Un corps qui coule.

L’ignoble flaque, visqueuse, tâche le sol sous la terrible chaise de bois.

 

Elle s’approche un peu plus.

Encore. À un pas seulement.

Arrête-toi. Ne fais pas un pas de plus. Ne l’ose pas.

Ne tente pas de me faire face,            Laylâ…

ma fille.

 

Elle le doit, face à la mort. Elle doit affronter le visage de l’Éternel.

Un pas de plus, puis contourner. Elle prend appui sur le pied droit et dans un dernier élan d’une jouissance inconnue, soulève le pied gauche. Elle ne respire plus.

 

La boule de feu lui écrase la jambe. Elle est jetée violemment au sol.

Le feu est partout.            Bête divine.

Instinct. Laylâ s’échappe à travers les parois entamées par les hautes flammes, les cheveux brûlés, et le corps recouvert d’une suie noire gluante. 

Dehors, il fait nuit. Elle crie.

Au loin : ma fille, retourne vers les royaumes en ruines ; patience.

 

Elle se plonge dans les eaux lourdes. Son corps crépite au contact de la parure dorée.

Le corps recroquevillé. Sur le sol épineux. Séché par l’apparition du soleil.

La cabane fumante n’est plus qu’un vague tas de bois consumé et de cendre. Poison.

Des bouts de chair puante traînent au milieu des ruines, le reste d’une corne. La cendre est rouge.

 

Des voix.

     Le clapotis des eaux.

          Le frisson de l’herbe qui se tord contre le bois.

               Au loin,

     une barque emprisonnée.

     Barque de l’enfance,

     barque du Diable. 

 

Laylâ libère l’embarcation, s’y introduit. Elle se couche, et baigne la chair sale et maltraitée, la chair infectée, dans le filet d’eau stagnant entre les parois de bois, sculptées par les doigts de l’Enfer.

L’embarcation glisse, conduite par le courant silencieux.

Laylâ observe le ciel, sans nuages ;

s’endort.

 

Le navire suit sa croisière.

Elle respire paisiblement ; la végétation se fait de plus en plus rare.

          Souffle minéral. L’air est froid.

Le corps de Laylâ endormie est secoué de frissons.

          Les cicatrices blanches.

Les ruines d’un monde. Les terres sont désertes. Empire du vide.

Sereinement,

 

  la barque glisse.

 

Le courant s’est éteint. La barque dérive sur l’étendue du lac, encaissée entre de hauts massifs rocheux.

Rupture de rythme ; 

les ondulations du berceau de Laylâ s’interrompent, les rêves s’évanouissent ; 

elle s’éveille. Le corps froid la démange. Une impression de sécheresse.

 

Les paupières s’écarquillent, les yeux noirs s’habituent peu à peu et le paysage nouveau se dévoile. À demi éveillée, elle observe l’immensité austère qui l’entoure, les strates millénaires, sans curiosité ni peur, mais plutôt comme une âme damnée.

Laylâ, elle est lasse.

 

Pourtant, comme une figure aimantée, elle se donne les moyens de rejoindre la couronne marine qui ceinture la paroi escarpée. La porte du Royaume.

Paradis en Enfer. 

Elle s’empare de la pagaie poisseuse noyée dans le fond de l’embarcation et, imposant un rythme soutenu, atteint le portail d’accès. 

Porte d’or.

 

Bourdonnement.

Les oreilles de Laylâ sont envahies par une multitude de sons creux, aigus, écrasants. des bruits sans fond, vides. des cris parvenus tout droit de la pierre séculaire.

La douleur terrasse le petit être.

Le tympan est déchiré. la déflagration est brutale. explosion.

 

Un mince filet de sang bleu ocre coule depuis chacune de ses oreilles. avec élégance il se fraye un parcours fait d’ondulations le long des mandibules, et, à la manière du fleuve qui se répand, 

vient inonder le cou fragile. Le fluide qui se déverse et inonde désormais la poitrine dénudée est tiède. Il réchauffe le corps sec et glacé.

Il la réconforte. Laylâ respire, elle vit, elle revit.

 

Elle franchit la porte et dans un dernier mouvement de violence écrase son embarcation contre les rochers. Comme un voile, la roche s’écarte et la laisse pénétrer en son sein.

 

L’obscurité lui crève les yeux.

Aveugle. Laylâ. 

Elle écoute, baignée dans son sang.

L’une après l’autre les plaies s’ouvrent,

gicle le sang.

L’épiderme se fissure,

les lèvres s’écartent.

 

Les griffes écorchent le bois de l’embarcation ; les eaux s’engouffrent. Laylâ s’enfonce. La queue ondule, déchire la peau et brise ce qu’il reste du fragile canot.

 

Les yeux imbibés du sang impur, mangés par l’odeur âcre de la mort, Laylâ se tord de souffrance. Les os craquent, 

la chair  éclate.

 

même odeur

même puanteur

même brouillard

même voix

au royaume des pères

 

Le paradis perdu de Belzébuth.

Dans l’obscurité caverneuse qui s’étend à l’infini, une lumière violente retentit. Les rayons tourbillonnent, dans un mouvement éternel. Et rebondit sur les parois rocheuses de la grotte l’écho perpétuel de la voix bestiale.   putride.

la lumière est chaude,

brûlante,

le corps de la jeune fille se consume.

L’esprit éteint, elle s’abandonne, le corps décharné, aux flots,

noyée.

 

Le paradis retrouvé.

brillante, à la surface des eaux,

une corne émerge.

 

Francois Huzsar

François Huszar est un architecte, né en 1989. En 2019, il fonde l’association d’urbanisme culturel Chroniques du territoire. La pratique du dessin lui permet de décrire des paysages, de raconter des histoires et de projeter des futurs désirables.

Lucas Mongin

Né à Paris en 1989, Lucas Mongin est architecte. Formé à L’école de Paris-La Villette, il collabore aujourd’hui au sein de l’agence Jean & Aline Harari archietctes, à Paris. En parallèle de cette activité, il essaie de coucher sur le papier ses désirs imaginaires.