Incomplétudes

Luce Roux

Romain Gaubert

« DANS L’IDÉAL J’AIMERAIS TROUVER MON FUTUR MARI. »

 

Quel est celui ou celle qui ne s’est noyé dans ses larmes après avoir jeté ces mots sur la toile ?

Je ne me noie pas dans mes larmes.

J’y plonge la tête la première.

– Faire l’autruche sous l’eau, cela revient au-même, me direz-vous.

– Eh bien, des mondes fous naissent au coeur des lacs les plus artificiels, vous répondrai-je.

 

Il y a des poissons-chats occupés à téter l’hippopotame.

Le mastodonte fait lui-même ripaille des nénuphars surabondants.

On devine un jabiru qui s’avance à pas de loup parmi les roseaux jaseurs,

Lorgnant vers la fleur de lotus : la venimeuse dendrobate bleue s’y prélasse.

Une mouche-dragon s’est posée sur le droséra. Elle n’en redécollera plus.

Et puis les araignées d’eau ; elles dansent à la surface de mes peines

Tels de minuscules Jésus effilés qui patinent sur le lac.

 

Alors mari ou Marie. Spleen de l’idéal. Ou idéal du spleen. Choisissez votre camp.

Quoi qu’il en soit nous nous retrouverons dans la même équipe.

 

LA BAIGNADE EST AUTORISÉE.

PRINCESSES COURBANT L’ÉCHINE PASSEZ VOTRE CHEMIN

Car je n’ai jamais connu pour maîtresses que des sorcières

Qui avec une poupée de cire jouent à des jeux malsains

Et ainsi font devenir chèvre bien de pauvres hères

 

Compagnon fidèle, je les suis le jour à la cueillette aux amanites

La nuit dans leur vol à dos de bouc sous la lune rousse

Venez voir la ronde sulfureuse de ces fées maudites

Un soir de sabbat où les flammes jusqu’aux étoiles poussent

 

Une Lilith nue offrira à vos lèvres un curieux vin

Vous danserez une danse qui vous est inconnue

Ondulant extatique au son des rires féminins

Quand soudain ! vous laissez votre peau derrière telle une mue

 

L’ensorceleuse ramasse serré dans un poing massif

Votre corps long, souple, fuselé ; pareil au mien désormais

Elle s’en pare comme d’une étole et votre langue siffle

Des mots qui, même amers, à son oreille seront doux à jamais

Arrivé à la première ou deuxième heure du matin.

Descente under ground.

Se glisser dans le bain d’une foule fiévreuse.

Dans cet endroit où la lumière se perd, ma pulsion scopique se déploie.

Cette silhouette qui remplit si bien son t-shirt.

Cette autre qui l’a déjà quitté pour émouvoir le peuple avec son buste galbé.

 

Des effluves stupéfiants se baladent sous le manteau.

Inhalés, ils font fleurir les pupilles, tel un engrais psychotrope.

 

Le regard se tend comme un filet.

Chercher des yeux qui pourraient parler aux miens sans les connaître.

Descente inquiète d’une Despé.

Le chalutier sombre au beau milieu du banc de poissons.

 

Et tout à coup le corps s’ébranle machinalement, au rythme d’un remix de hits pompiers.

Descente verticale chaloupée.

Un regard se pose, inopportun. Il faut l’éviter.

Des mains sans visage osent un geste déplacé. Les ignorer.

 

Abandonner mes propres cibles ?

Je rejette illico l’idée.

 

Morceau après morceau, on s’efforcera de se faire désirer.

Lorsque les jambes s’endolorissent,

Lançons-nous dans une démo de Heeltoe.

Vers l’avant, asséner un coup de boule

Vers l’arrière, esquiver un coup de poing

Dans une alternance de croches-pattes ;

Ultime stratagème pour faire tomber les plus beaux.

 

Départ à l’heure où les piafs commencent le boulot.

Bredouille, je rentre pourtant avec une odeur qui n’est pas la mienne.

Descente panoramique sur des souliers souillés.

 

CETTE NUIT MES GODASSES ELLES AU MOINS AURONT FOLÂTRÉ.

Au commencement nous étions sphère

Puis coupée en deux par Jupiter

Quand lui vint l’envie d’un jus d’agrumes

Nous nous sommes perdus dans la brume

 

Mu par le regret d’un tout, parfait

Je m’obstine à te trouver, moitié

Pour m’unir à nouveau à toi

Je te vois dans ce que je n’ai pas

 

Une large poitrine

Comme un piano, offerte

A mes petites mains fines

 

C’EST TOI LE MOI QUE J’AIME

 

Des bras, musculeux certes

Qui couvrent mon échine

Tel un exosquelette

 

C’EST TOI LE MOI QUE J’AIME

 

Des joues duveteuses

Pour habiller d’une ombre

Mes mines lumineuses

 

C’EST TOI LE MOI QUE J’AIME

 

Une voix grave, profonde

Écho de mes paroles

Fluettes comme l’onde

 

C’EST TOI LE MOI QUE J’AIME

 

Je te vois dans ceux que je ne suis pas

Et dans le miroir patiné d’autre

Tel Narcisse avant son trépas

Un reflet m’émerveille : le nôtre

PAS BESOIN DE CHERCHER LA PETITE BÊTE.

Tôt ou tard, elle vous tombera sur le coin.

L’ombre au tableau, que vous n’aviez pas remarquée au départ.

 

Qu’est-ce que vous croyiez ?

Que la perle rare pendue à votre cou et portée aux yeux de tous était d’une nacre parfaite ? Pas la moindre microfissure ?

Vous n’aviez pas vu le revers de la médaille.

 

La petite bête donc.

Elle pointe le bout de son nez à la lumière d’un mensonge ou d’un aveu qui vous scie

la branche.

Elle écume au bout de la langue, dans une bouche de grossièretés qu’au début vous aviez prises soin d’ignorer.

(Sa piqûre met parfois du temps à gratter. Surtout chez les sujets atteints de berlue.

« Écoute Laurence, t’es un carré et moi un rond, alors arrête de forcer tabarnak ! »)

 

La petite bête peut se décliner en d’innombrables espèces : la grippe–sou, la pusillanime, la malhonnête, l’indolente, la nombriliste, la libidineuse, la pantouflarde, la rouspéteuse, et cetera…

 

Que ce soit dès le premier baiser au goût de cigarette, ou quelques années après quand un amant sort de sa cachette, trouver la petite bête est toujours une sale découverte.

 

Libre à vous de vous la jouer dresseur de puces. D’avaler les couleuvres et de faire de votre vie un numéro de cirque. Mais il est fort à parier que le parasite vous aura à l’usure.

 

Pour les plus braves, il s’agira de dire non. De couper les ponts.

Et à peine vous serez-vous séparé de la pouilleuse ou du pouilleux que vous vous en retournerez aux petites annonces :

 

DANS LE CADRE DE MON ÉVANOUISSEMENT PERSONNEL,

JE RECHERCHE UNE PERSONNE SCÈNE, OUVERTE ET INTÈGRIGENTE.

INSCRIPTIONS À L’ADRESSE CASTING@MAVIEENROSE.COM.

LES CANDIDATURES SANS BOOK OU BANDE-DÉMO NE SERONT PAS PRISES EN COMPTE.

Nom attribué au sujet : ANIMAL SENSIBLE ET RÊVEUR

 

Sexe : hermaphrodite.

 

Genre : mélodramatique.

 

 

Description :

 

Individu encore juvénile.

Absence de rémiges sur les ailes. On suppose par conséquent un mode de vie essentiellement sédentaire à ce stade de son développement.

 

 

Observations faites sur le sujet dans son environnement naturel :

 

– Principalement lacustre. Il lui arrive de fréquenter des milieux caverneux.

 

– Épisodes mélancoliques récurrents marqués par la production de longues jérémiades, le plus souvent rimées.

 

– Sociabilité circonflexe : des bas, des hauts, des bas…

Plusieurs tentatives d’accouplement ont été relevées. Rejet de la part de ses congénères ou abandon systématique après le coït.

 

 

Conclusion :

 

Du fait de son régime câlinovore, le spécimen examiné souffre de carences considérables en ces temps de sécheresse émotionnelle. Les interactions avec ses semblables s’avèrent laborieuses et qualitativement pauvres. L’aspect chétif de l’individu et son isolement laisse présager une faible longévité.

 

L’étude de ce sujet corrobore le statut « en danger critique » de l’espèce toute entière ainsi que son extinction présumée à l’échelle d’une génération.

J’ai attendu mon bonheur des autres

J’ai attendu fort fort longtemps

Et n’en ai récolté que des larmes

 

Dieu sait que mon temps est précieux

Je n’ai pas de moment à donner

À ceux qui ne veulent me connaître

 

Là, je vais me prendre par la main

Cacher le désir derrière ma langue

Comme on enterrerait un trésor

 

Dieu sait que mon regard est précieux

Je n’ai pas d’attention à offrir

À ceux qui me portent indifférence

 

Chez autrui ne plus guetter l’écho

Me jeter dans l’abîme du ciel

Avec mes ailes au bout des cils

 

Pas d’anicroche, pas de marin

Qui vaille de rester amarré

Je lève l’ancre, je prends le large

 

 

Sur le pont de ma propre galère

Je danse toutes voiles dehors

AVEC LE VENT POUR SEUL COMPAGNON

Luce Roux

Née en 1924 à Dourdan, Luce grandit en Sarthe où elle se familiarise très tôt avec l’agriculture et les arts. A l’âge de 27 ans, elle prend la décision majeure de retourner s’installer en France pour se consacrer à la reproduction à petite échelle de monuments historiques en allumettes, activité qu’elle occupe encore à ce jour.

Romain Gaubert

Romain Gaubert est scénariste et réalisateur. Le collage et l’écriture poétique sont deux autres activités auxquelles il se livre régulièrement, pour à la fois fuir et affronter le monde.