Filer dans l’air

Juliette Kahane

Xavier Barda

Le texte 5 est écrit par Xavier Barda, alias "Manuela"

Les Aranéides, nos sœurs sorcières, sont ces temps-ci les hôtes d’un palais parisien dont je sors à l’instant, la rétine éblouie par les constellations lumineuses qu’elles y tissent, invisibles dans l’obscurité. Des humains tâtonnent dans le noir autour de leurs fabriques de soie scintillante. Inhabituellement timides, chuchotant de peur de détruire – car ils ne savent pas, ces lourdauds, qu’un fil d’Aranéide est plus solide et plus élastique qu’un fil d’acier de même épaisseur.

Pour une fois les humains rendent justice aux Aranéides. Pour une fois on ne les pourchasse pas, on ne les gaze pas, on ne détruit pas leur habitat ni leur travail. Pour une fois leur rôle stratégique dans l’équilibre de la planète est reconnu et loué. Et certains visiteurs, les plus attentifs, saisissent qu’ils ne savent rien d’elles. Que ce peuple dont ils ont fait des monstres pour films d’épouvante leur est aussi nécessaire que l’étaient nos sœurs victimes des grandes chasses de la Renaissance, brûlées vives sur les places publiques d’Europe.

Les Aranéides, nos sœurs, ne voient pas les humains ravageurs. Elles sont aveugles ou presque, la tégénaire noire, la pholque phalangide et toutes les autres travailleuses nocturnes. Et c’est dommage : ils sont si amusants à voir, tournant interloqués autour des impalpables châteaux qu’elles tissent. Indifférentes à la menace, soucieuses seulement d’exercer la beauté logique de leur savoir-construire dans l’air.

Depuis quelques dizaines d’années elles ont été à ce point décimées, dans les vergers et dans les champs, que la plupart pour survivre ont dû se se réfugier dans l’écorce des arbres. Et beaucoup ont disparu.

Pourtant, peu rancunières, plusieurs centaines d’entre elles ont accepté l’invitation du palais parisien et s’y emploient, avec la plus gracieuse intelligence, à donner aux humains une chance de percevoir les vibrations de l’air, de voir se dessiner les bruits qu’ils font en marchant, en parlant et en respirant. D’écouter les bruits de leurs gestes. Elles les invitent à improviser, à dialoguer, elles les aident à percevoir le monde plus qu’humain qu’ils habitent, croyant stupidement le dominer, et qui leur survivra s’ils n’apprennent pas à en respecter la toile.

En sortant du palais, je suis allée à l’Assemblée générale. Comme je marchais le nez en l’air, j’ai reconnu sur une nacelle qui se balançait contre une tour de l’avenue d’Italie, entre le trentième et le trente et unième étages, mon ami Baatar, le vitrier de l’air. Malgré le soleil qui nous éblouissait lui aussi m’a reconnue, et saluée en agitant sa raclette. Il m’a un jour raconté comment c’est – cette liberté qu’il éprouve là-haut – et comment il se sent lourd et la tête vide quand il retrouve la terre, ferme.

A l’assemblée, une lycéenne timide disait sa surprise d’entendre toutes ces femmes qui lui semblaient si fortes éprouver les mêmes difficultés qu’elle à vivre leur propre vie, leur vie souveraine quelle qu’elle soit. Une femme aux cheveux d’argent relatait comment elles avaient, à une dizaine, dansé toutes les nuits devant le domicile d’un harceleur, jusqu’à ce qu’une poussée d’acné juvénile le contraigne à raser les murs. Puis Manuela a annoncé la parution prochaine d’un livre de son ami Antoine, intitulé Frères sorcières – ce qui déclencha un frémissement de curiosité dans l’assistance. Un homme que je n’avais jamais vu a fait rire en parlant de ces apprentis sorciers aussi arrogants qu’ignorants, qui passent leur temps à se tromper de formules. Et le reste du temps se trahissent en proférant d’absurdes petites phrases. Mais les esprits étaient surtout préoccupés par la grande marche pour la planète, à laquelle nous participerons demain en bande ou chacune de son côté, selon les goûts, malgré les cris de tous ceux que la parole libre effarouche. A la sortie, Jessie m’a glissé que quoi qu’il arrive, après-demain dimanche, elle ira respirer en dehors de la ville.

Dans la voiture, personne ne parle. A côté de Paul qui conduit – dans le rétroviseur, je vois son regard préoccupé – Manuela, le casque aux oreilles, fredonne quelque chose d’incompréhensible. Sur ma gauche Jessie, Antoine à ma droite, inclinent la tête comme des tulipes fatiguées. Ils dorment ou ils rêvent. Je ne sais pas pour les autres, mais moi je me sens aussi divisée que Paris l’était hier. Là où je me trouvais, à l’Est, il y avait énormément de monde dans les rues, du monde plutôt joyeux malgré tout. On voyait ici des gens jouer au volley-ball par-dessus un cordon de gendarmes, là des ours blancs et des gorilles danser la salsa. Pendant qu’à l’autre bout de la ville des milliers de gens en gilets jaunes tournaient en rond dans les quartiers du pouvoir, dans le vacarme et la fumée des grenades. Je pense que le jaune est la couleur des parias et des persécutés, la couleur longtemps assignée aux Juifs comme signe d’infamie. Et que nous aussi, pendant des siècles, nous avons été accusées de conspirer pour détruire la chrétienté, d’avoir des nez et des doigts crochus. Ça crée des liens. Mais ce qui en ce moment nous rend silencieux et qui nous étourdit, je pense, c’est de sentir cette violence qui monte de tous les côtés. Et notre impuissance. Antoine nous a raconté comment, tout sorcière qu’il est, ayant reçu une balle de flash-ball en plein thorax, il a perdu connaissance.

Il paraît que les uns se révoltent parce qu’ils n’arrivent pas à finir le mois tandis que les autres veulent empêcher, ou ralentir, la fin du monde. Il paraît que tout cela devrait finir par converger. Il paraît que le prince que nous avons élu, doit prendre la parole demain et que tout va rentrer dans l’ordre. Or nous l’avons mis à la tête du pays pour parer au pire, et en dix-huit mois il s’est si bien débrouillé que plus grand-monde ne le supporte. Va-t-il enfin se montrer à la hauteur, reconnaître ses erreurs ?

En attendant nos têtes et nos cœurs sont aussi lourds que les nuages qui cachent le soleil. Des oiseaux fuient dans ce ciel de plomb. Nous aussi, nous fuyons, mais où, vers quoi ?

Nous avons roulé longtemps, sur des routes de plus en plus petites. De temps en temps, aux barrages filtrants, on nous donnait des nouvelles. Quand le prince eut parlé, quelques-uns avaient l’air un peu soulagés, mais la plupart estimaient qu’il se moquait d’eux. Il nous lance des miettes, disaient-ils. Nous prend pour des enfants. Des crétins. C’est fini, ce temps-là. On ne reculera plus, maintenant.

Quand finalement nous sommes arrivés sur la côte, il faisait nuit depuis longtemps. La lune brillait  dans le ciel sans étoiles. Comme elle était froide et sans couleurs, nous avons renoncé à l’interroger. Nous avons laissé nos habits à l’endroit habituel et sommes allés nous baigner. Or, même pour nous, l’eau était si glaciale qu’il était impossible d’y rester plus de quelques minutes. Paul claquait horriblement des dents. J’ai cru que mon cœur s’arrêtait. Un feu de bruyère ramassée sur la lande n’a pas réussi à nous réchauffer. Nous nous sommes réfugiés dans la voiture et, finalement, décidés à prendre le chemin du retour. Le bain glacial nous avait réveillés. Nous sentions renaître l’énergie de nos premières sorties publiques, et avec elle l’envie de faire des projets. Seule Manuela, dont on voyait le visage bleu penché au-dessus de son téléphone, se taisait. J’ai fini par lui demander ce qu’elle faisait. Voilà, dit-elle, je viens d’écrire ça :

« Si nous n’intégrons pas la culture asiatique à notre culture, nous laisserons un trou béant dans ce que nous avons construit, à savoir le consumérisme. D’une certaine manière, cette intégration a déjà commencé. Nombreux sont ceux qui regardent vers l’Est : ils pratiquent le silence plutôt que l’agitation, ils préfèrent la paix intérieure au conflit, ils choisissent la non-action plutôt que l’action, ils méditent et laissent les autres parler fort, ils recherchent la joie et s’escriment contre la souffrance, ils croient en eux-mêmes plutôt qu’en un gouvernement.

Tout est là, maintenant. Comme je le dis souvent : « Nous avons toujours le choix ». Mais pour faire le bon choix, il nous faut être bien nourris. Ça commence par l’alimentation. Une bonne alimentation nous donnera l’énergie nécessaire pour être positif et fort. Un sommeil régulier nous aidera à rester stables dans nos têtes. Le sport, lui, sera indispensable pour l’équilibre du corps et de l’esprit. Le sport dira « je t’aime » à notre corps. Exactement comme la bonne alimentation et le sommeil régulier. Mais revenons à nos moutons… pour prendre les bonnes décisions, les gens ont besoin de plus d’argent. Et où se trouve l’argent ? Le plus gros problème dans ce monde, c’est que les sommes récoltées auprès des « masses » sont  d’un montant bien supérieur aux sommes récoltées auprès des riches. C’est des maths. Macorn l’a dit, l’autre jour à la télé : « Nous vivons un moment historique». Ce qui serait historique, ce serait que ce déséquilibre soit remis en cause. Davantage de justice dans notre société et nous verrions les pauvres recevoir plus d’argent et les riches ponctionnés davantage. Proportionnellement.

Pouvons-nous raisonnablement accorder du crédit à ce revirement ? Je ne crois pas et cela pour deux raisons principales : le pouvoir ne laissera jamais se produire une chose pareille, car les riches tiennent trop à conserver leur capital. Ensuite, la Justice comme la plupart des beaux concepts est devenue une denrée rare. Oui, la Beauté est devenue commercialisable. Tellement précieuse, comme la Lumière. Ô Lumière, la Lumière est là, disponible, et sa conquête nous imposera de renoncer à quantité de ces possessions inutiles que nous croyons indispensables. De belles choses se produisent de nos jours comme ce mouvement des « gilets jaunes » qui prouve que la soif de justice est bien là.  Mais plus important, je crois, que l’argent, est la capacité à se changer soi-même, par un travail sur soi, à la portée de tous pourvu que ce noble désir soit sincère et que le courage ne manque pas.

Manuela »

Ayant lu son texte, Manuela se tait. Je sens les jambes de Jessie s’agiter à côté des miennes. A cet instant, nous contournons un nouveau rond-point au centre duquel a été dressée une guillotine, bricolée avec des planches. Une photo du prince est disposée, de guingois, sous la lame oblique.

– Même pour rire, dis-je, je déteste ça. Qu’est-ce qu’ils vont faire de toute cette haine ?

Paul acquiesce d’un hochement de tête. Nous restons silencieux tandis que trois gilets jaunes, l’air transi, regardent notre voiture passer au ralenti, sans sortir de la tente où ils s’abritent de la pluie froide, du vent et de la nuit.

– Je ne me reconnais pas là-dedans, dit soudain Jessie. Je veux dire dans ton texte, Manuela. Il donne une direction introspective et méditative à notre mouvement. Alors que ce qui nous rassemble, c’est la volonté d’agir ensemble, non ?

– Prendre soin de son corps et de son esprit n’est pas contradictoire avec l’action, objecte Manuela.

– Ça se peut. C’est l’affaire de chacune et de chacun. Mais ce texte ne peut pas être notre manifeste…

Sans hausser le ton, Jessie continue à défendre son point de vue. Elle a une conception non-violente mais beaucoup plus combative, voire provocatrice, de ce qui nous rassemble. Elle donne comme exemple nos sœurs amérindiennes qui s’emploient, sans grand succès pour l’instant, à cheviller Donald le Fou. Elle cite aussi les dernières apparitions publiques du Witch Block, dont les activistes se costument en sorcières de dessins animés, brandissant des slogans plus ou moins drôles tels que « Gardez vos rosaires loin de nos ovaires », « Conservatisme, du balai ! », ou « Quand je veux si je veux avec qui je veux ».

Sans perdre de vue que ce qui nous rassemble, c’est d’abord d’en finir avec l’oppression des femmes, nous en revenons très vite à ce qui pour l’instant nous tracasse. Le prince, qui se voyait déjà empereur d’Europe, a déjà perdu, estime Antoine alors que la voiture plonge vers le périf. Sa jeunesse et son manque d’expérience ne lui permettent peut-être pas de le savoir, mais pour lui c’est cuit. Jessie dit que cette spectaculaire dégringolade lui inspire presque de la pitié, ce qui lui vaut quelques sarcasmes. Car, nous le savons tous les cinq, nos savoir-faire et nos petits talents ne nous aideront guère, dans la tempête qui s’annonce.

J’avais fermé les yeux. Je m’endormais, sans doute, quand l’image étincelante d’un Odontocète sautant dans les vagues m’a réveillée en sursaut.

– Un dauphin ? me suis-je interrogée à voix haute.

– Non, répond Jessie. Une orque.

Il apparaît finalement que nous avons tous les cinq, au même moment, perçu l’image de cet animal jouant avec délice dans l’océan. C’est pourquoi nous décidons, à l’instant même et à l’unanimité, d’en faire notre totem.

Tirés de notre torpeur par cette apparition stimulante, nous partageons ce que nous savons sur les orques. Et, pour commencer, nous évoquons leur mauvaise réputation chez les humains – contrairement à leurs cousins germains les dauphins, que tout le monde s’accorde à trouver sympathiques et inoffensifs. Ce qui n’est pas sans nous rappeler notre propre mauvaise réputation. Dans l’imaginaire humain, celle qu’ils surnomment la baleine tueuse occupe fréquemment une place de superprédatrice, de tueuse impitoyable et terrifiante. En réalité, la seule situation dans laquelle les orques nous attaquent, c’est lorsque nous les avons capturées pour en faire des attractions de foire. Plutôt très sociables, elles sont douées comme tous les cétacés d’une vive intelligence, usent de dialectes variés et transmettent à leurs descendants les pratiques culturelles de leur peuple.

– En liberté elles peuvent vivre très longtemps, assure Antoine, mais il leur est de plus en plus difficile de se reproduire. Et elles sont, comme les Aranéides et comme nous, sœurs et frères sorcières, menacées de disparition.

– Bref, les orques incarnent la volupté de jouer dans les vagues, le courage de faire front contre la bêtise et l’insolence d’être soi, résume Paul.

– Ce qui fait d’elles, ajouté-je sans trop y croire, l’emblème parfait de notre combat pour un monde où les humains auraient fini par dompter leur délire de toute-puissance…

– …et se soucier autant des océans et des araignées que de leur confort, complète Jessie.

– Est-ce imaginable ? conclut Manuela. Les humains oubliant un peu leur agitation égoïste pour renouer avec la sagesse du jeu ? retrouvant la jouissance d’être vivant, dont ils se sont eux-mêmes privés ?

Juliette Kahane

Juliette Kahane est auteure. Ses deux derniers livres, publiés aux Editions de l’Olivier, sont Une fille (2015) et Jours d’exil (2017).

Xavier Barda

Après un voyage en Asie de presque un an, entamé en 1989, Xavier s’inscrit au Beaux-arts de Bourges où il restera 4 ans. C’est après une longue traversée du désert qu’il reprend une activité artistique, en 2008, à travers le dessin. Et c’est en 2015 qu’il commence à peindre de façon régulière. Sa technique est simple : elle est sans filet. Il trace une ligne sans arrêt, en une respiration.