Entre-soi

Olivier Jouannic

Kenza Abdellaoui

I.
Le voyage dans la tête
 
un souffle de musique
dans l’intimité du soir

anonyme et sans appartenance

de mon troisième étage vers l’infini

le paysage n’est nulle part
les pertes restent des pertes
plus lointaines
plus lourdes
moins volontaires

anonymes et sans appartenance

dans la nocturne concavité des choses
silence
oscillation grésillante
angoisse comme une peur sourde
 
elle voit passer une autre peur muette
je ne me connais que comme symphonie

anonyme et sans appartenance

jeune
fluide
incertaine
la pluie résonnait
à mi-chemin entre la vitre et les braises de mes songes
le temps s’étirait sur cette musique
désabusons-nous de notre ennui

anonyme et sans appartenance

II.
Contemplations indéfinies

J’enroule le monde autour de mes doigts comme un fil
Avec lequel jouerait une femme rêvant à sa fenêtre

Elle se penche sur ses rêves comme sur quelque chose

Pour la naissance des étoiles
Des milliers de crépuscules divers
Netteté des paysages rêvés
 
Une autre ennui
Plus tiède
Plus terne
Plus près de nous
Plus à seul avec nous
 
Corps de son absence et de sa déshumanité
Corps essentiel dévié

En calme plaine
En colline au froid profile

Simple profil parfois
Simple attitude d’autres fois

Courbes achevées finalement
Que des mains tant douces bien comprennent

Aujourd’hui
Faiseuse de choses absurdes

Plus tard
Son silence nous bercera
De patiences
De contemplations indéfinies

Elle détache son regard

Je dors

Je dédors

III.
corps encore
le corps va au corps
la chair à la chair
 
corps à corps
devenu le fil à fil suivant
la ligne dentelée
 
plénitude
inaction
 
le fil est trace
qui s’ouvre s’éloigne
tire le souffle

le vent se calme

il n’y a que toi

tout s’agite

amoncellement de pierres musicales
enchevêtrement de récits inintelligibles
qui simplifient le chemin
touchent la couleur
 
éclaircissent la voix
 
au sommet de l’écoute
 
pour ne cesser de ne rien dire
tomber vif
dans l’excavation de l’autre
 

nos rêves sont insipides quand ils dorment seuls

IV.
La division qui nous porte et nous dérègle
 
un corps à peine écrit déjà dissipé
un visage arpenté sans fin
trop de fois désiré déjà nommé
pour retenir un nom
 
ni le sien
ni ma voix
dans le prisme des couleurs
décomposée
une perpétuelle foudre de gisement
vers l’élucidation du labyrinthe

AINSI

le corps
s’éloignant des rives
du tumulte
pour un transparent travail d’extraction

AINSI

corps vacant de nous
un oeil dans le rocher fendu
brisé par la répétition du même
les saccades
sauvages ingénues

du même

à l’infini

du même

AINSI

V.
Allègement

la division

qui nous porte
 
nous approvisionne
à n’atteindre jamais le point
par la neutralité d’un centre et de bord

qui nous déchiquettent

sans être jamais
segmentent la trajectoire rectifient la visée
font étinceler ailleurs
les éclats
sans un souffle
ni personne
pour les tenir
les élucider
ultime lancer

qui nous allège

déchirure du roc
d’où l’espace jailli l’espace ouvert écrit
nuances

qui nous fractionnent

solstice d’un corps qui s’ouvre
tire la ligne
sans jamais se vider
 
VI.
Sans recul
 
aller
sinuer
se tordre
 
entre toi et moi l’afflux du vide
approche l’autre de soi
et soi de l’infini de l’autre
et de l’inconnu que je suis dans le miroir de l’écorce
lucidité de l’écart
 
tu me regardes
me haïr
sans attaches
 
tu me regardes
me haïr
aller
sinuer me tordre toujours
sans attaches
 
pourtant
l’air est le même
une fuite parmi les branches
l’allongement des ombres
des lumières disparates
un tissu sans fin sans fils éclat
courant à sa nudité
une nudité
qui soulève
et engloutit
 
VII.
Métamorphose
 
malgré l’afflux de lumière
la relance du fil ne décide rien
cette ligne impondérable
presque invisible
ou s’inscrivent nos doubles exacerbés
genèse d’une silhouette
encordée
qui s’efforce
s’amincit
s’extirpe
de l’éternité
la spirale se morcelle
le corps bondit
se divinise
exposé
seul
à une volupté imprécise
de vide en vide
s’accomplit l’exil
le corps désert
Il faut
simplement sortir
le soi de l’autre
s’infiltrer en dehors
d’un bord
fuir
les intentions
qui nous trahissent
s’envolent
s’enterrent
dans l’extrême déperdition
De ton double

 

Olivier Jouannic

Olivier Jouannic, originaire de Bretagne, vit et travaille à Paris. Sa recherche artistique pluridisciplinaire (peinture, sculpture, photographie, écriture) porte sur la beauté et la poésie que propose le quotidien. Cette beauté et cette poésie étant avant tout portée par les visages, les corps et les esprits croisés, les rencontres réelles et celles imaginées. https://www.olivierjouannic.fr 

 

 

Kenza Abdellaoui

Née à Fès, Maroc en 1994, Kenza Abdellaoui est architecte. Ayant récemment quitté une résidence d’architecture et d’art à Nice pour s’installer à Paris, elle s’ouvre aux arts de la composition rythmique dont la prose et la poésie.