Empreintes

Roeland Verhallen

Samuel Boujnah

À la lumière

 

Quand l’aube est encore noire

Tu entres par la mer

C’est déjà le matin

Sur Carthage.

 

Tu viens troubler les pierres

Toujours déjà trop tard

Qui dormaient sous la mer

A Carthage.

 

Et ta clarté d’hiver

Qui fait ployer les pins

Et bruler les paupières

Dans Carthage

 

Déborde des ruelles 

Engloutit tout dans l’air,

Qui un chat, qui un ciel,

Sans partage.

 

On pourrait voir Marseille

En suivant le sillage

Des marins solitaires

De Carthage,

 

Un point rouge éphémère

Q’un homme entre les pierres

Et tout couvert de noir

Dévisage.  

 

Une femme aux seins lourds

S’assoupit sous ton ombre

Et nous parlait du Caire,

Son voyage.

 

Dans un bruissement sourd 

Tes mains d’or dans le soir

Acheminant la nuit 

Sur Carthage

 

Nous réuniront-elles

Trois points dans une histoire 

Trois points dans la lumière

 

De Carthage.

 

En liberté !

 

Ô garde, ô visiteurs qui passez par ici

Enfants, marchants, voleurs ou curieux qui regarde 

Entre ces murs de marbre où je me meurs d’ennui 

Rendez moi à la terre, sortez moi de ce cadre! 

 

J’étais un grand guerrier du temps de Périclès 

Laissant sur chaque port de Méditerranée 

Une femme ou un frère et même ma jeunesse

Sans jamais regretter le nombre des années.

 

J’étais fort, j’étais fier, et j’avais pour boussole

L’intérêt général et la beauté d’Athènes

Illuminant le Monde au cœur de l’Acropole.

 

Mais le temps a passé, en vitesse, en fusée,

Ce temps est révolu, la philosophie reine 

 

Depuis deux fois mille ans.. finit dans un musée !

 

Vivre dans le secret

 

Dès son arrivée à Paris, le colonel Moustique sut qu’il devrait désormais se faire plus discret que jamais. On l’avait renvoyé d’une opération au Mali qui avait mal tourné. Toutes les sources avaient été mises en veille, tous les contacts coupés. Par précaution, il avait dû être rapatrié de toute urgence en France – ne pas compromettre les renseignements qu’il avait pu obtenir en clandestinité pendant six ans. 

Moustique était la fierté du renseignement français. Voilà bientôt vingt ans qu’il avait conduit des missions dangereuses au Sahel, en République Démocratique du Congo, en Centrafrique, au Mali et en Arabie Saoudite. Il revenait en France bardé de médailles et de décorations, on ferait sans doute une petite fête à la boîte. 

Tout avait pourtant bien commencé dans la vie de Jean-Baptiste Moustique. Né d’un père sénégalais et d’une mère hollandaise qui s’étaient rencontrés en France, il avait grandi près de Chartres, et était scolarisé à Sainte Marie de la Trinité, où il excellait en cours de latin et d’histoire. Tous les samedis après-midis, il avait des goûters d’anniversaire avec ses petits camarades. Il faisait rire aux éclats toutes les filles de la classe. Il brillait, il rayonnait. On l’admirait, et certains même le jalousaient. Après le lycée, il partit pour Paris, préparer Saint Cyr. Il fût reçu brillamment. C’était le premier militaire de sa famille. Il espérait se montrer digne des espoirs que ses parents avaient placés en lui. Un week-end de mars 1980, alors que ses parents étaient venus lui rendre visite à Paris, une colis piégé explosait dans le métro à la station gare du nord, emportant vingt-huit personnes dans la mort. Les parents de Moustique étaient d’entre eux. L’attentat ne fut pas revendiqué, mais on soupçonnait alors qu’il s’agissait d’AQMI – Al-Qaida au Maghreb Islamique. Après la disparition brutale de ses parents, Moustique mit du temps à se remettre du choc. Il devint morose et dilettante. Malgré un repos prolongé, contrairement au règlement pour les colonels de son grade, il ne parvint jamais à  vraiment faire son deuil. 

Ainsi, Moustique quitta l’armée, et rejoignit les services secrets français. La vengeance mûrit lentement dans son coeur aigri. Quand il fut recruté à la direction générale de la sécurité extérieure, Moustique était alors déjà marié à Amina, une belle femme hollandaise qu’il avait rencontrée à travers des cousines de sa mère. Mais Moustique ne put rien dire à Amina. Il partit plusieurs fois en mission pendant de longs mois au Mali. Amina croyait Moustique encore militaire quand il avait, en réalité, quitté l’armée depuis déjà longtemps. Il dut mentir à sa femme, mentir à ses amis – le peu qu’il en restait – et surtout se mentir à lui-même. Il croyait servir la France en travaillant pour le renseignement, quand, au fond, il nourissait sa soif de vengeance… 

 

Après des années de quête, Moustique finit par retrouver la trace du commanditaire des attentats de mars 1980. Il suivi la trace pendant des mois, en soudoyant des taupes d’AQMI. Il finit par le retrouver, caché dans sa planque. Il trancha la gorge d’Abdoul-Al-Awakdawi dans son sommeil. Mais la mission tourna au fiasco car Moustique était censé être en France. On le chercha. Il fut rapatrié de toute en urgence. Il ne repassa pas par la boîte, comme on l’appelait, mais reprit son ancienne tenue de colonel de l’armée de terre – un acte contraire au règlement. En passant devant la gare du nord, il se souvient avec émotion de l’attentat qui avait coûté la vie à ses parents, et prévint au téléphone sa femme Amina qu’il était rentré. Amina ne l’avait pas revu une seule fois en six ans ! Il lui raconta tout dans les moindres détails. Amina le rassura. Il n’était plus seul. Ensemble, ils trouveraient une solution…

 

L’affront

 

Les quelques mots simples que tu pourrais me dire

Et que tu ne dis plus 

Les quelques gestes tendres que tu pourrais me tendre

Et que tu ne tends plus 

La trace encore brûlante de la lâcheté sur ton front

C’est l’affront.

 

Je t’en veux d’avoir perverti ma joie

Quand je voyais le ciel du soir, avant, j’étais content

Aujourd’hui le ciel appelle la nuit

La nuit appelle les tristesses nouvelles, et plus tard ce grand lit vide

Qui ne me ressemble pas.

 

Je t’en veux d’avoir perverti ma joie.

 

Cette joie aujourd’hui est malade et blessée

Et couverte de honte, et couverte de plaie comme un petit corps étranger

Un rongeur dérangé à l’intérieur de moi.

 

Avant. Pourquoi avant ? Pourquoi parfois ?

Il y a eu ces larmes comme des paravents

Qui sont tombées, et qui ne se sont pas relevées depuis.

 

Qu’est-ce qui a changé ? Je ne sais pas. Je ne le comprends toujours pas.

Et dans mes complaintes, je chante encore ces gestes d’hier.

Ces gestes que nous fîmes, ces prières.

 

Les rires les plus purs, incarnés dans nos chairs,

Ont perdu leurs éclats. 

 

Je t’en veux d’avoir perverti ma joie.

 

Laisse-moi maintenant

J’ai besoin d’être seul

J’ai besoin d’être droit

 

Laisse-moi.

 

L’heure d’or

 

Tous les matins 

Monsieur Roeland 

Prenait son temps 

Après le bain.

 

Il restait là

Quelques minutes

Regardant la buée sur la glace 

Lentement se dissiper.

 

Parfois il dessinait dans la buée 

Quelques lettres, un oiseau,

Ou un bonhomme de neige,

 

Et redécouvrait son visage,

Tous les matins,

Encore chaud de sommeil et d’eau, 

Lentement s’illuminer.

 

Mais sur le carrelage

Glacé, de ses pieds nus

Il aimait retrouver

Ces soirs d’été, ces paysages, 

Son pied habile et ferme 

Fouler l’herbe menue,

 

La campagne hollandaise 

Traversée de nuages

Et de mélancolie,

 

À cette heure entre chien et loup 

Que certains appellent encore

 

L’heure d’or.

Apple

 

Depuis quelques temps 

Steve ne mangeait plus que des pommes 

Des rouges des vertes des jaunes

Des Golden de toutes les formes

 

C’était au printemps 76

Le monde entier dansait sur ABBA 

Boney M et Madonna

Certains parlaient déjà du climat

On disait que la guerre finirait bientôt 

Peut-être même à l’automne

 

Steve, lui, ne pensait qu’à ses pommes 

Des rouges des vertes des jaunes

 

Et un matin

Une riche idée lui vint

 

“Et si chacun pouvait lancer 

Une pomme à son voisin

Si tous les gars du monde 

Pouvaient s’donner la main 

Alors on pourrait faire

Une ronde autour du monde 

Une ronde de pommes 

Autour de mon jardin

Et je prendrais la somme

De chacune des pommes 

À chacun des voisins

Et je serai bien rond

Un bien riche bonhomme 

Jusqu’à l’an 2000

Au moins

 

Ce grand bond dans l’avenir 

Il faut que je l’appelle 

Apple

 

 

L’ancre et la racine

 

Le navire n’a d’attache que l’ancre

Un mât par où la terre se dévoile

Une voile par où le vent se défend

Entre quelques cordages

Prendre le large

Mais d’attache il n’a que l’ancre 

Qui n’est jamais dans l’eau que peu profonde

Aussi le navire qui jette l’ancre

Ressent-il sous lui le poids du monde

De la terre sous la mer

Consolation étrange et amère.

 

La fleur tournée vers le soleil 

Grandit avec la pluie

Verticale

Elle s’invente des pétales

S’enorgueillit de ses épines

Car d’attache elle n’a que ses racines

Un matin un enfant la regarde et la cueille

Et, la désignant, la dessaisit de son moment,

Déracinement.

La fleur devenue femme

Fane

Instantanément.

 

L’oiseau fuit vers le ciel

Comme le végétal 

Il traverse le temps à l’horizontal

Il nourrit ses petits Il chante le soleil

Mais d’attache il n’a que ses ailes

Il existe par le poids de l’air et ne peut s’en défaire

Si jamais l’oiseau oublie qu’il a des ailes

Il désapprend tout de son être 

Et implose dans le décor

Diffus comme la pluie et pesant comme l’or

 

Alors

 

L’homme

Entre la fleur et l’oiseau

Sans racine et sans aile

Se tient debout sur la terre

Sans attache

Il marche

 

Il cherche une maison.

 

Roeland Verhallen

Roeland Verhallen (1989, Pays-Bas) est photographe et neuroscientifique. Il est titulaire d’un doctorat en perception visuelle à l’université de Cambridge. Par sa pratique photographique il explore la malléabilité de la perception ainsi que des thèmes tels que le temps et sa fugacité.

Samuel Boujnah

Samuel Boujnah est réalisateur de films. Après des études de cinéma et philosophie à la New York University, il rentre à Paris, où il travaille principalement comme réalisateur de documentaires, notamment pour Arte et Vice.