Elle et Lui

Philippe Longchamp

Léa Dumayet

Il y eut peut-être des arènes avec foule brûlante. Peut-être des falaises secouées d’écume avec varechs arrachés giflant les roches. Peut-être des gares. Et des trains presque silencieux traversant à grande vitesse des vallonnements délicats, des faubourgs, des villes modestes. Il y eut peut-être des aéroports à perte d’horizon. Peut-être de longues allées forestières. Peut-être des boulevards remplis de citoyens printaniers et têtus avec pancartes et calicots marqués à vif. Et bien sûr d’autres.

Plein de vues de morceaux du monde qu’on revisite ensuite à petits coups de griffe dans les grands fonds de nos mémoires avant qu’ils s’y dissolvent. 

 

À chaque fois, on aurait pu choisir de rester là, ou pas loin. Mais ailleurs, toujours, il y a de la surprise, on le sait, d’avance elle brille et bourdonne. Ça fascine. Ça embrouille. 

Partir, c’est ce qu’on veut. On gagnerait un quai, d’abord ça, les mains libres, juste avec un enchevêtrement d’images fragiles agitées dans la tête. Elle et lui, pourquoi pas ? D’abord laisser le ginkgo-biloba droit comme un I de sept étages qui devant la façade s’habille depuis hier de minces manchons d’éventails minuscules vert clair. Emporter cette image ! Laisser les merles, pigeons, corbeaux, ramiers, étourneaux, mouettes et tourterelles fendre le ciel devant les fenêtres du soir. Emporter ces images et celles baroques du ciel couchant ! Faudra bien emporter aussi dans les poches des choses terreuses, des mots faisandés, on n’est pas angéliques. Et ceux des origines avaient prévenu : vous allez vieillir… On sait. Elle et lui savent. Elle et lui ont de la vie devant, et vont jouir des imprévus. Demain serait chaque fois un fouillis magnifique, une enfilade, des pas vers des grands fonds d’ombre où pendent des loupiotes. Il y aurait des points de fuite.

On serait aussitôt dans des ébauches, visiteurs de bonne grâce, les yeux ouverts, les oreilles, etcétéra. Ailleurs !… 

Dans les défauts du décor, à travers ses failles tâcher de voir ce qui fait signe et si c’est neuf. Elle et lui pourraient commencer d’avancer dans les surprises, le ciel est tendre et nu, on peut déjà déshabiller demain et le vêtir de soies plus incarnates, plus émeraude et plus safran, échanger des instants de prix et des mots de haut vol avec des inconnus étranges rencontrés. Lames et larmes pour un temps tout à fait absentées.

 

Par-dessus les façades, dans le crépuscule bienfaisant, sur le petit rose légèrement orangé qui tient encore aux vieilles antennes râteau et aux rangées des cheminées des toits mansardés, elle et lui peut-être s’inventeraient des rêves vierges parmi la foule de ceux des grutiers du plein ciel. Cela fait, elle et lui auraient toute la nuit pour se désobéir.

 

Volutes, coupoles, arceaux, dorures, vitraux…, ville depuis des siècles dans cette richesse, cette débauche, on l’arpente tout le jour, les yeux à la fin brûlés, trop de féerie bâtie là ! Au soir, fatigue grande et heureuse. Elle et lui, sur un quai bordé de marbre, dans leur délectation croisent une petite foule en lutte contre, misère très vive mitraillant de ses appels l’écho étouffé des orgues. Un moment. Puis elle ou lui, peu importe, aurait glissé, basculé, cogné, saigné un peu de sang noir, ensuite attendu assis là que ça sèche, cherchant quoi entendre. 

 

Plus tard, la nuit lentement. Aller vers le rivage. Caresser le velours gris sombre du ciel et les sables, et les restes d’eau de marée basse, et le noir des dunes à contre lune à l’horizon, mais caresser un peu, juste un peu ; la nuit, ça ment aussi.

Rues de la ville basse. Odeurs de menthe poivrée ou de lilas. On rêverait déjà à la grâce absolue des pivoines, bientôt. Elle et lui iraient dans la chaleur de mi-journée, au hasard des envies, du vent doux dans leur crâne, ainsi, pour un moment, aucune nouvelle des guerres n’aurait accès.

De la nuit ? Elle fut si ouverte et familière et longue ! A minuit, marée basse, deux ombres très incertaines et très sombres dans du noir avaient longtemps dansé sur les sables découverts. Puis montent les eaux et la pleine lune avec la longue flaque de sa traîne dans les clapots. Ensuite, un court sommeil.

À présent, elle et lui, dans leurs vêtements de visiteurs, décorent en passant les ruelles. Avec le vin d’ici, ils décollent, épelant doucement leurs emballements, ceux aussi qui ne sont pas en rouge ou noir mais juste gentiment palpitent. Pour un moment.

Demain vient toujours ! Matin calme d’après fête, par exemple. Elle et lui pourraient être flânant dans les rues, dans le vide et le silence surprenant des rues, cherchant où vont les rêves après l’extinction de leurs feux, à présent qu’à disparu des villes l’Éteigneur des réverbères qui naguère, en fin de tournée, grandement soigneux de leurs nacres, les épinglait sous verre jusqu’au soir. 

En ce moment, elle et lui et un ange défroqué depuis le temps des Ailes du désir flânent dans une clarté soyeuse, avivent en mémoire les images restées de leur nuit, s’arrêtent à l’entrée de l’impasse et regardent longtemps le soleil en vrac dans les lierres des façades et sur les volets encore clos. Ils pensent qu’on devrait savoir comment changer discrètement d’espace-temps, devenir pour un moment grand paon de nuit, machaon ou piéride, jeter un œil en passant dans un trou noir supermassif. 

 

Peut-être parviendront-ils à trouver du papier gaufré pour emballer ceux de leurs souvenirs de la nuit qui sont couverts d’émotions.

On aura vieilli, c’était prédit, elle et lui et tous autres, mais chacun son rythme et chacun ses abîmes sous leurs pas de danse. Danser encore ! Aucune raison de jeter aux poubelles les musiques des lendemains qui chanteront. Sans quoi, sans ce désir, quel oiselier d’aloès aurait si longtemps élevé celui-là jusqu’à l’envol gracieux de l’oiseau depuis le cœur de sa gerbe d’armes blanches ?

Peut-être pendant une poignée de jours et de nuits, elle et lui, les sens à l’affût et curieux des fissures dans les certitudes majuscules, auraient approché des choses discrètes sur le versant modeste et délicat, et fragile, de notre monde.

On voudrait garder sans fin nos ravissements, nos plaisirs, les tendresses reçues, garder sans fin en compagnie de ceux qui avec nous les partagèrent.

Philippe Longchamp

Philippe Longchamp, né en 1939, ex-ingénieur électronicien, ex-professeur de Lettres, à la retraite. A publié depuis 1971 une vingtaine de livres, très majoritairement de poésie, aux éditions Cheyne, le Dé bleu, et La Dragonne principalement. Ecrit essentiellement depuis trente ans, et aujourd’hui encore, dans un atelier d’écriture.

Léa Dumayet

Léa Dumayet, née en 1990, diplômée des Beaux-Arts de Paris en 2014, travaille ses sculptures et installations, dans son atelier collectif Le Midi, à Montreuil, et a exposé dans des galeries parisiennes, des musées, squats et appartements, de Paris à Londres, en passant par le Lot et Garonne et la Grèce.  En ce moment, sa sculpture « Un soir » est visible à la galerie Chloé Salgado.