Dans l’atelier

Dorothée Blonde et Samuel Genet

Victor Vaissade

Chaque été, dans mon immeuble peuplé d’étudiants, c’est un peu comme le mercato de fin de saison : des locataires partent, d’autres arrivent. Des tornades de valises tirées avec frénésie, des valses de chiffons appliqués sans espoir, des « bonjour » et des « au revoir » ; ce va-et-vient estival ne manque jamais.

Dans cette termitière urbaine, ça bouge, ça grouille, ça vit. Les portes claquent, les rires fusent par-dessus le rebord des fenêtres et les décibels transpercent les murs devenus sourds depuis bien longtemps. On se croise, on s’entend, on s’aperçoit rapidement : aux boites-aux-lettres, ou bien en jetant furtivement sa poubelle. Mais on se parle peu, tout compte fait. Lèvres muettes. Visages anonymes.

Voisins sans se connaître.

Un soir d’été, depuis la rue, je remarque que le balcon du 1er situé juste à côté du mien, est vide. Les stores des fenêtres sont clos mais j’aperçois à travers la baie vitrée, deux manches à balai qui trônent, seuls, au milieu du silence.

Je ne connaissais pas mon (ancien) voisin. Peut-être connaîtrai-je le prochain ?

 

Un an plus tard. Nouveau départ, nouvelle arrivée. Je méconnais toujours celui ou celle qui a vécu des mois durant, à quelques centimètres de moi, simplement séparé par une cloison pourtant trop mince.

Voisins sans se connaître.

 

Je suis en train de travailler dans ma réserve – coincé entre deux montagnes de cartons chancelantes et des nuées de poussières toxiques – quand mon patron arrive et me dit :

-« Les ampoules de mon bureau ne fonctionnent plus, il faudrait me les changer quand vous aurez cinq minutes ».

-« D’accord ».

Quelques instants plus tard, me voilà perdu dans un univers de références pour le moins obscures : néons 36 watt, tant de lumens, PL-C, 4 pins… Cet étrange jargon ampoulaire me laisse perplexe. Quand, enfin, je finis par mettre la main sur la bonne référence, j’ai l’impression d’avoir trouvé LE Saint-Graal ! La mine victorieuse, j’entre dans le bureau du chef.

Vide. « Il a dû s’absenter ». De sa fenêtre, je ne peux que constater, impuissant, le temps triste qui règne, dehors. Il est midi, point de soleil et les locaux sont déserts. « Ils sont tous partis bouffer ». Dans son bureau, l’open space à côté, tout est gris, silencieux. Je prends mon escabeau, et je commence mon ascension. Arrivé au sommet, je démonte l’abat-jour incrusté dans le plafonnier. Il résiste un peu. Je force. Clac ! Il cède, enfin. Aussitôt, une ribambelle de petits insectes morts me tombe dans les cheveux. Je suis là, ridiculement perché avec mes poussières de bêtes mortes dans la figure, et je me souviens.

 

C’était il y a trois ans, au mois d’août. Par mon oncle installé dans le Sud, j’avais trouvé un boulot de saisonnier afin de me faire un peu d’argent de poche – je n’avais, alors, pas d’emploi fixe. Je ramassais des fruits sur différentes exploitations et jamais encore je n’avais autant utilisé un escabeau de ma vie ! Pêches, abricots, nectarines, brugnons. Un défilé de fruits colorés et sucrés. La chaleur estivale faisait perler nos fronts, tout comme les fruits ; ils étaient beaux, gourmands, prêts à nous éclater dans les mains. Malgré la rudesse de la récolte en plein cagnard, il y avait une bonne ambiance parmi la troupe composite des cueilleurs : des jeunes, des retraités, des habitués. Je me souviens surtout de Laurine. Belle blonde aux yeux doux, la peau toute bronzée à force de cueillir les fruits. Je la  revois encore, avec son t-shirt d’homme un peu trop grand pour elle. J’aimais l’entendre rire en se moquant de moi quand je manquais de tomber de mon escabeau. Je l’imagine, toujours, suçotant ses doigts quand les fruits coulaient entre ses mains délicates. Des petits moucherons venaient alors voler autour de son visage plein de sourire et de vie.

 

Aujourd’hui j’ai encore un escabeau. Mais Laurine, elle, n’est plus là. Ils ne me restent que les insectes morts.

 

Un sms. À peine lu, déjà un autre. Puis un mail. Puis une notification de je-ne-sais-quelle-application-inutile-mais-que-je-garde-quand-même. Voici le défilé perpétuel qui rythme ma vie urbaine, sans qu’il n’y ait la moindre exception à la règle. Pas un instant sans une vibration du téléphone, ce « smartphone », tellement intelligent qu’il semble dicter ma vie à ma place.

Ce matin, à 10h33 – dixit l’appareil omniscient – nouvelle vibration, nouveau sms. Ma mère.

 

Tu viens à la maison ce week-end ? Ton père a besoin de toi pour le jardin

OK je suis dispo ce we. Si j’arrive samedi matin c’est bon ?

Oui. Tu nous diras tes horaires de train. On ira te chercher

Parfait Maman on fait comme ça. Bisous ! 

OK Bisous

 

Ce qui me frappe une fois arrivé à la gare où m’attendent mes parents, c’est le froid. Ici, la météo, la nature, semble différente, beaucoup plus puissante ; celle d’un âge où elle n’était pas vaincue par l’Homme. Celle d’un temps où elle régnait.

La maison de mon enfance est nichée dans un petit village, perdu en pleine campagne. Tout est calme dans la rue qui nous mène au vieux portail, inchangé malgré les années. Pas un bruit. Pas une âme. Seul le vol de corbeaux crieurs et ce brouillard qui ne semble jamais vous quitter les yeux. Les pierres de la maison, elles, sont nobles et me scrutent du coin de l’œil. J’entre dans le couloir. Une odeur familière s’engouffre dans mes narines. Ça faisait combien de temps que je n’étais pas rentré ? Cinq, six mois ? À chacun de mes pas, des souvenirs. Je remonte le temps en foulant le carrelage froid de ma jeunesse. Dans cet univers à la fois rude et réconfortant, je me sens bien. Ça m’avait manqué !

Dans le jardin, j’ai l’impression d’être sur une autre planète. En ce mois de novembre, il n’y plus beaucoup de vie dans le potager et, pourtant, le ciel, les plantes, le sol, ne m’ont jamais parus si réels, si vivants. Les fleurs ont disparu. La terre est retournée de partout – mon père a besoin de moi pour finir de labourer. Les couleurs sont de boue, et le tas de fumier a une allure funeste. Mais, étrangement, dans ce décor de mort hivernale, je revis. Mes bottes s’enfoncent cette terre grasse, presque crémeuse, et y laissent de larges empreintes. Une forte odeur s’en dégage, une odeur de rouille et de racines. Ça sent si bon !

 

Devant ce spectacle de terre épaisse et nourricière, mon portable, dans une dernière tentative désespérée, vibre. Sans même lui jeter un regard, je l’éteins et le remets dans ma poche. Je respire, enfin.

Six hommes et quatre bâches dans un hangar. Une journée de travail comme les autres.

 

-« Tu n’as rien trouvé d’mieux que des putains de bâches TRANSPARENTES pour nettoyer cette merde ?!

-Fais pas chier. J’ai pris ce que j’avais sous la main…

-Tsss, tu foires tout, tout l’temps d’façon. On peut pas compter sur toi !

-Tu ne peux pas m’aider un peu au lieu de débiter tes conneries ?

-Débrouille-toi mon gars. J’vais m’allumer une clope, perso.

-Super…

-Roh, fais pas la tronche ! En parlant d’ça, pourquoi tu tires cette gueule ? T’es constipé ?

-Oh mais lâche-moi ! Je galère déjà assez. Plus vite je termine, plus vite on rentre, et plus vite on dit à Hakim que le boulot est fait…

-…Et plus vite on aura notre salaire durement gagné !

-Oui, voilà, c’est ça. Pour une fois que tu comprends une explication, ça fait plaisir !

-Hum… N’empêche que t’as une sale gueule. C’est quoi ton problème ?

-C’est juste que je me demande, parfois, si c’est bien ce qu’on fait. Tu vois, je me demande si on ne va pas le regretter, un jour ou l’autre, à user notre temps de cette façon. On pourrait faire d’autres choses, tu crois pas ?

-Putain, mais t’es vraiment con en fait !

-Laisse tomber…

-Non, attends, j’vais t’dire, moi. Ce taf, c’est juste un taf comme les autres, OK ? Je bosse, je prends mes thunes et j’me tire. Le soir, j’rentre à la maison et je retrouve ma femme et mes gosses. C’est toujours mieux que l’usine. Et j’ai du cash.

-Mais tu n’as jamais peur ?

-Peur de quoi ?

-Que tout s’arrête, comme ça, d’un coup.

-Putain, mais t’es un ouf toi ! T’es un grand dépressif, la vérité ! Arrête ton délire, sérieux ! Arrête de tirer la gueule, fais ton taf et laisse-moi cloper tranquille au lieu de sortir toutes ces merdes.

-…Tu crois que c’est mal ce qu’on fait ? Genre, qu’on va être punis, par Dieu ou les Hommes ?

-Putain, mais il est vraiment dingue ce type. Stop, OK ? Putain… Et mate-toi un peu ! Regarde ton look, avec tes vieilles pattes et ta chemise col pelle-à-tarte tout droit sortie du dressing de mon vieux ! Tu t’es cru dans un Tarantino ou quoi, oh ?!

-En même temps, vu ce qu’on fait, c’est bien vu, non ? On appelle ça l’ironie, vois-tu !

-Ironie, mon cul. Bref. Assez jacté. Emballe-moi ces cons et fous-les dans l’coffre. Qu’on s’tire d’ici, merde !

 

Six hommes dans un hangar, dont quatre morts emballés dans quatre bâches. Une journée de travail comme les autres.

Il y a ceux qui mangent pour vivre et d’autres qui vivent pour manger.

Lui, la cuisine, c’est très certainement sa pièce préférée. Enfin, ce serait plutôt la table sur laquelle il mange. Qu’elle soit dans la cuisine-même ou dans une pièce à côté, peu lui importe. Enfin, non, c’est vrai qu’il les aime aussi pour elles-mêmes, les cuisines. Il s’y sent bien. Entre les batteries, à côté des fourneaux, devant tous ces ustensiles, il respire. Il vit. D’ailleurs s’il pouvait y vivre, il ne dirait pas non. Il ne craint ni l’étincelle du gaz, ni le jet de gras bondissant de la cocotte en fonte. Et puis il sait parler à ces Hommes aux chapeaux hauts blancs qui brassent, remuent et crient. Bonjour, ça va ? Tu prépares quoi ? Ta viande, elle vient de quel producteur ? Tu ne trouves pas que le Pyrex ça met trop le coup de feu ? Hum, elle est bonne ta sauce ! C’est des cèpes ?

La nuit, dans son appartement/musée parisien, il lui arrive de se lever pour se mettre à table. Il faut dire qu’il a le sommeil léger. Même son estomac ne se repose pas. Ses fringales nocturnes se transforment en véritables festins. Mais, ici, vous ne trouverez ni plats préparés, ni fast food. Non, dans ces moments, c’est le terroir qui s’invite à sa table. Il commence toujours  par sortir une grosse miche de pain. Un bon pain de campagne à la croûte épaisse et un peu noircie. Puis, c’est un défilé de charcutailles : jambons, saucissons, pâtés et rillettes, pieds de porcs et gras double. « Tout est bon dans l’cochon ». Bien sûr, point de mâchon – même sous l’œil de la Lune –  sans son vin, rouge de préférence ! Un Saint-Joseph ou alors un Beaujolais avec du corps, un Morgon par exemple. Je me souviens de cette fois où, à deux heures du matin, il est venu toquer à ma porte de chambre – bon, en vérité, il est rentré et a allumé la lumière sans plus de cérémonie, après tout, il était chez lui ! – pour me dire avec le regard d’un enfant qui découvre ses cadeaux sous le sapin :

-« Eh ! Réveille-toi ! J’ai retrouvé à la cave un truc qui a l’air délicieux !

-Hum… Hein, mais de quoi tu parles ? Tu as vu l’heure ?!

-Nan mais attends, ça vaut le détour. C’est une rillette de porc mélangée avec de l’andouille de Guéméné ! ».

Une fine gueule qui a la langue bien pendue. Une tête de lard. Un estomac sur pattes. Voilà ce qu’il est, Gérard.

Il y a ceux qui mangent pour vivre et d’autres qui vivent pour manger.

Je suis couché sur une sorte de chariot en aluminium, d’aspect froid. Ce chariot au fond rectangulaire et lisse, est maintenu par quatre pieds munis de roulettes mesurant environ 1 mètre de hauteur. C’est ce chariot, poussé par un homme inconnu, qui me traine vers une destination, elle aussi inconnue.

Je suis calme, détendu. En fait, je ne ressens presque rien. Même rien du tout en y pensant bien. Étrange. Je n’arrive même pas à ouvrir les yeux. Mais mes pensées, elles, s’agitent et tourbillonnent dans mon crâne sans le meurtrir. Encore une fois, je vous le dis : je ne ressens plus rien. Je dois dormir profondément. Je ne me rappelle plus comment j’ai atterri sur ce chariot ridicule. Par contre, je ne peux m’empêcher de penser à mes enfants : ma fille et mon fils. À ma femme, aussi. À mes parents. Et également à quelques (rares) vrais amis. Mais surtout à mes enfants, ça oui. J’ai l’impression de sourire. Enfin, je pense à l’idée du sourire mais je ne crois pas que mes lèvres suivent. Quand même, c’est bizarre, comment diable j’ai pu me retrouver ici ? Et pourquoi je me sens si calme, comme endormi ? Je rêve ?

Toujours ce bruit de roulettes grinçantes. Allez savoir pourquoi, mais je les entends, elles. Soudain, des voix. Deux voix. Deux voix d’hommes :

-« Le type qui s’est pendu, je le range dans quel bloc ?

-Tu n’as qu’à le mettre dans le bloc réfrigéré E6, il a été vidé ce matin ».

Et c’est sur ces paroles que mon corps mort et nu, tout juste recouvert de la tête aux pieds par un drap blanc immaculé, prend son envol pour un dernier voyage, poussé inexorablement par ce chariot gris sans âme.

 

Un jour, par le plus grand des hasards, je repasse devant ma maison d’enfance. Mes parents l’avaient vendue quand j’avais dix ans et cela avait été un crève-cœur pour tout le monde. Pris de curiosité, je ne peux m’empêcher de passer ma tête par-dessus la haie du jardin. Je découvre alors que les occupants ont replanté la pelouse et, aussi, ont fait « pousser » une véranda au cul de la maison. Le nouveau propriétaire – un homme fort aimable – me surprend ainsi en train d’espionner à travers la haie. Il approche. On discute et bientôt on sympathise. Il me propose d’entrer. J’entre.

 

Après ma visite je suis triste. Oui, triste. À l’intérieur de mon ancienne maison, tout est maintenant propre, flambant neuf et à la pointe du progrès. L’îlot central et la cuisine ouverte semblent sortis d’un magazine IKEA. Les vieilles tapisseries sont parties. Règnent le blanc, le noir et le gris. Et la maison est morte. Oui, morte. Les murs ne frémissent plus, les sols  n’ondulent plus et les plafonds ne résonnent plus. Plus un bruit, plus de vie, tout est lisse et aseptisé.

Je me souviens des Brownies, qui se nichaient dans le bureau-bibliothèque de mon père. Ces petits hommes d’une vingtaine de centimètres et recouverts d’une épaisse toison brune, aimaient les vieux papiers et toutes les babioles étranges de Papa. Je me souviens des Latusés qui m’effrayaient un peu, enfant, avec leur grosse tête chauve grimaçante et munie de crocs. Ceux-là, se cachaient dans les boiseries de la maison, sous les plafonds ou entre les lattes du parquet, et je crois bien qu’ils faisaient exprès de faire craquer l’escalier pour me faire peur ! Je me souviens des Banniks, ces vilains diables, ressemblant à de petits singes cruels, qui avaient le don d’épier Maman quand elle allait à la salle-de-bain et d’ouvrir la porte pour qu’elle attrape froid ! Reviennent aussi ces Gremlins, Bogies Beasts, Farfadets, Nissens, Tomtes ; tous ces petits êtres familiers qui peuplaient alors notre maison.

 

Aujourd’hui, ils ont tous disparu. La maison est comme neuve, mais morte. Ils sont tous partis avec mon enfance qui s’éloigne encore davantage.

Dorothée Blonde et Samuel Genet

Dorothée et Samuel sont Architectes. 
Après quelques années à Bruxelles, où ils ont respectivement travaillé chez 51N4E et Office Kersten Geers David Van Severen en tant que chef de projet, ils s’installent à Paris en 2016 et collaborent sur des projets de différentes échelles. 
Ils abordent les problématiques architecturales avec un regard critique et une approche sensible, considérant chaque projet comme une opportunité de questionnement et de recherche continue.

Victor Vaissade

Victor, 27 ans, scorpion. Après avoir été diplômé de sciences Po, il a tout naturellement choisi… la manutention au sein d’une maison de ventes aux enchères lyonnaise ! S’il ne soulève pas un secrétaire Empire ou un bureau Mazarin (lourd !), c’est son stylo qu’il manie avec plaisir (moins lourd !). De la sueur et de l’encre comme pain quotidien !