Chute

Héloïse Eloi-Hammer

Gabriel Matteï

Même la peau des murs parait fragile, les matins d’été, soumise aux caprices du soleil qui la caresse, tremblante comme de la chair cachée. Mon cœur est mieux protégé, tout s’efface en le touchant. Mon cœur n’est pas rouge comme les autres. Mon cœur est blanc, blanc comme une page sur laquelle on ne pourra jamais rien écrire. Blanc comme un silence, comme un vide, comme une invitation à remplir un espace inhabité. Mais cette invitation est un piège, car rien ne l’atteint. Jetez-y des émotions, des sentiments, il restera vierge de tous, tellement froid qu’il paraitra dur, tellement pur qu’il vous semblera beau.

 

Mon cœur est blanc car il est déjà mort. Il envoie du sang clair comme du lait dans tout mon corps, et je bouge, il palpite plus fort, et je ris, mais ne vous laissez pas abuser par ces illusions. La lune luit seulement parce qu’elle est le reflet du soleil, et moi, ma vie n’est qu’une réponse mécanique à tout ce qui brille, à tout ce qui grouille, là, dehors. Je suis agitée comme un pantin par des fils qui me raccrochent au soleil, aux arbres, aux balcons fleuris et aux cris des enfants.

 

Ne croyez pas pour autant que je sois émue par tout cela. Je déteste cette lumière qui gorge le monde, qui remplit les yeux de reflets brillants, qui appelle cette vie dont je ne veux pas. Je suis prise au piège de ces couleurs qui m’entourent, de ces parfums qui me réveillent, de ce monde qui ne me laisse pas devenir blanche, moi aussi.

 

Vous vous dites sûrement que je suis folle. Et puis que ça n’existe pas, les cœurs blancs. Vous avez peut-être raison, mais on s’attache aux idées comme aux choses et aux personnes, vous savez. Une fois qu’on s’est fait à leur forme, on les aime comme des ancres jetées dans une mer en furie, quoi qu’elles fassent et quoi qu’elles soient. Elles deviennent une partie de nous, une partie de ce qui nous raccroche à l’idée que nous nous faisons de nous-mêmes. Pour ce qui est de mon cœur blanc, j’ai trouvé cette image un matin d’hivers, et elle est entrée en moi. Depuis, j’en ai besoin.

C’était un jour sans ciel. On ne se rend pas compte que l’on a besoin du bleu, jusqu’à ce qu’il disparaisse. Certains jours d’hivers, on lève les yeux, et il n’est plus là ; il ne reste à sa place qu’un vide vaporeux. Ce jour-là, je marchais dans les rues décolorées avec un désespoir si profond qu’il ressemblait à de l’indifférence. Les arbres étaient comme des ombres noires compactes, les branches lisses me faisaient penser à des bras pétrifiés, hérissés de doigts, que les rares feuilles restantes habillaient de lambeaux déchirés par la lumière. Les faces des immeubles et des hommes étaient livides. Je me complaisais dans mon malheur, et je trouvais plutôt satisfaisant que le décor se soit ainsi adapté à mon état d’esprit. Je voyais dans ce paysage sombre et beau comme un écho de moi-même, et j’aimais cela. Même le plus laid des hommes ne résiste pas à la tentation de jeter un œil à son reflet, et, ce jour-là, le monde était mon miroir noir et blanc.

 

En marchant, je réfléchissais, et je pensais qu’il était difficile de croire que, derrière la peau glabre qui masquait le ciel, le bleu de la veille était intact. Je me disais qu’il avait peut-être disparu à jamais, et cela me faisait plaisir. C’est absurde, un bleu si éclatant, au-dessus du monde tel qu’il est. C’est presque une provocation. Je regardais aussi le noir des choses qui contrastait si joliment avec le blanc du jour, et je me disais que le blanc est la plus puissante de toutes les couleurs (si tant est que ce soit réellement une couleur, et non justement une absence). Dans le noir, le brun, le vert, le rouge, le jaune et le bleu sont vaincus, parce qu’ils sont dominés par quelque chose de plus fort, mais ils existent toujours quelque part, en dessous ou à l’intérieur. Avec le blanc, les choses sont différentes. Le blanc annihile. Il ne se contente pas de recouvrir, il aspire, réduit à néant, annule. C’est pour cela que je n’arrivais pas à croire que les nuages soient simplement comme une étendue cotonneuse qui masquait l’azur. Le ciel n’était pas couvert, il avait pâli. Il s’était vidé. Comme moi.

 

Et c’est à ce moment-là de ma réflexion, à cet instant précis, que cela m’est apparu comme une évidence. L’idée de mon cœur blanc. C’est une image bien plus belle et bien plus forte que celle des idées noires. Ce que j’étais n’avait pas été recouvert ou mélangé à quoi que ce soit. Il n’y avait tout simplement plus rien.

Depuis ce jour-là, c’est comme si j’avais déteint sur le monde, et, aujourd’hui, même si le ciel est bleu, et que les toits sont tapissés de lumière, et que les arbres ploient sous des feuilles de bronze, je ne vois plus les couleurs comme avant. Elles sont devenues ternes, mornes, comme si je ne les percevais que de très loin, à travers un brouillard sale et épais. C’est drôle, quand j’y pense, c’est un jour d’hiver qui m’a donné l’idée d’un cœur blanc, et à présent, c’est ce même blanc qui s’est renversé sur le monde, et qui efface jusqu’aux couleurs les plus violentes de l’automne. Il faut croire que lorsqu’il meurt, le cœur devient plus fort que le ciel.

 

Peut-être que vous savez ce que cela fait, de marcher dehors dans l’espoir de remplir son vide. Vous allez sur les bords de la Seine, pour les reflets sur l’eau verte, et vous ne voyez plus qu’un liquide grisâtre comme celui d’un caniveau. Vous levez les yeux vers les monuments, pour l’éclat des dorures, et vous trouvez qu’ils sont plus petits que dans votre souvenir. Peu à peu, vous finissez par ne plus voir ce qui vous entoure, et peut-être que cela vaut mieux. Vous ne sortez plus que pour faire quelque chose, n’importe quoi. Pour que le froid redonne à vos joues un semblant de rose.

 

Plus vous sortez, et plus les choses sont fades, et plus vous avez besoin de sortir pour vous sentir vivant, parce que même si tout perd ses couleurs, il y a quelque chose, là, dehors, qui vous appelle, et qui vous force à rester en vie. Et puis, de temps en temps, le voile de l’habitude se déchire, et vous voyez de nouveau le monde comme avant, l’espace d’un instant. Une fleur très jaune, un enfant qui fonce dans vos jambes, un reflet qui tremblote dans une flaque. Ça ne dure qu’une seconde, peut-être cinq, mais ça suffit à vous redonner la force d’avancer, jusqu’à la prochaine fois.

Lorsque j’ai compris que seule la surprise pouvait me libérer provisoirement de moi-même, j’ai tenté de la provoquer. J’ai pensé que j’étais enfermée dans le quotidien, dans le déjà vu, et qu’il suffisait d’ouvrir la porte pour faire la lumière. Alors j’ai voulu partir. J’ai voyagé avec cet espoir stupide que l’avion irait plus vite que la peau gluante qui m’enfermait, et que je pourrais respirer un instant. Mais notre conscience est toujours en avance sur nous-même, c’est elle qui nous réveille le matin, et si on lui échappe un moment, c’est à l’instant où l’on part, puisqu’elle est déjà à destination, en train de creuser notre trou.

 

J’ai pris des trains, des bateaux, j’ai fui aussi loin et aussi vite que possible, mais je n’ai pas réussi à guérir. J’ai nagé dans la mer, entre les vagues arrondies comme des bras, exactement de la même manière que je marchais dans les rues. Avec les yeux de l’ennui. Aussi loin que je parte, je n’arrivais plus à réveiller ce frisson qui fait que l’on se sent réellement vivant. Peut-être que le blanc est une maladie incurable. En tous cas, j’en suis sûre aujourd’hui, la misère n’est pas moins pénible au soleil. C’est même l’inverse, car souffrir au milieu d’un décor magnifique, c’est souffrir deux fois, d’abord de la souffrance elle-même et ensuite de la perte de l’espoir que l’on avait malgré soi. C’est aussi souffrir deux fois plus fort, car si la chaleur ne fait pas fondre le désespoir, elle amplifie tout ce qu’elle touche.

 

Non, il vaut bien mieux rester. Il n’y a qu’ici que je me sens à ma place. Et puis, qui sait, peut-être qu’à force de ne voir qu’en noir et blanc, j’arriverai à distinguer toutes les nuances du gris. Peut-être que le monde retrouvera ainsi une épaisseur différente.

La solution n’est pas de revenir en arrière, puisque j’en suis incapable. Je ne contrôle pas l’apparition des couleurs ; elles ne sont plus là, et je ne peux rien y faire. La solution n’est pas non plus de partir, puisque, comme je m’en suis aperçue à mes dépens, c’est mon regard seul qui est responsable de la monotonie du monde. Il ne me reste donc qu’une possibilité. Vous ne voyez pas laquelle ? C’est simple, pourtant. Dans ma situation, je ne peux changer qu’une chose : la perception que j’en ai. Je ne peux pas rappeler les couleurs, mais je peux décider de ne plus considérer leur absence comme une tragédie.

 

Alors je me gorge du blanc et du noir des nuits d’hivers. Du gris de la neige salie par les pas. Des faisceaux de lumière dans les flaques après la pluie. Des reflets sur les vitres, des reflets dans les yeux. J’apprends à jouer avec les ombres. Je découvre de nouvelles manières de voir le monde, de nouveaux angles sur la ville. Je me demande si les couleurs ne masquaient pas certaines choses. Il y a des formes qui sont trop fragiles pour ne pas être vaincues par de la lumière jaune.

 

Je n’irai pas jusqu’à dire que ce nouvel état d’esprit a bouleversé ma vie. Il ne se passe pas un jour sans que je me dise que les couleurs vives me manquent. Mais j’apprends à me nourrir de nuances, de lueurs. Je deviens subtile, capable de distinguer à certains indices, à travers le brouillard qui couvre tout, que ce garçon est blond vénitien, que cette chaise est claire, que ce ciel sans lune n’est pas encore tout à fait noir. Et puis, je me suis prise d’une passion immodérée pour la nuit, parce que la nuit, il ne me manque rien, la nuit je suis pleine, entière. La nuit, ce sont les autres qui sont aveugles, et je suis la seule à voir autant de variations dans l’obscurité.

Mon cœur est blanc, mais blanc comme la lumière de la lune. Mon cœur est une lueur qui tombe doucement avec le soir. Qui éclaire et qui révèle tout ce qui meurt avec le jour. Qui glisse sur les surfaces lisses, qui caresse les visages endormis, qui fait briller plus fort les rêves des enfants. En devenant blanc, mon cœur a appris à ne plus avoir peur du noir, à jouer avec les ombres, à rire avec la pluie. À regarder ce que plus personne ne voit. À sourire à ceux que plus personne ne touche.

 

J’ai découvert l’autre face du monde lorsque je suis tombée, et, aujourd’hui, je n’ai plus envie de me relever. Lorsque l’on est près du sol, on remarque beaucoup de détails qui resteront toujours invisibles à ceux qui ne font que passer. Et puis, en apprenant à connaître l’autre visage des choses, c’est aussi une part de moi-même que j’ai rencontrée. Une part qui sombre parfois quand elle a peur, qui avait perdu l’envie d’avancer. Une part qui se cache, parce qu’elle sait qu’elle ne sera jamais ce que l’on attend d’elle. Une part que j’avais enfouie profondément en moi, qui n’est pas vraiment fréquentable, et qui se fiche de tout, et qui est égoïste, et qui est immature. Et qui pourtant m’a tendu la main lorsque plus personne n’osait le faire.

 

Aujourd’hui, je n’ai plus honte de ne pas tenir debout. Ceux qui tiennent debout, c’est parce qu’ils sont faits pour ce monde, et ça, il n’y a franchement pas de quoi en être fier. Je me fiche des airs méprisants de ceux qui pensent que je me suis perdue en chemin. Je ne fais plus attention aux regards inquiets de ceux qui croyaient me connaître mais n’aiment pas celle que je suis devenue. Je n’ai besoin de personne.

Je pensais que c’était fini, qu’il était trop tard pour que les choses changent à nouveau. Au bout d’un an, on a l’impression d’avoir revécu sa vie une nouvelle fois et on ne s’attend plus à rien. Et pourtant…

 

Tout a commencé par une veine rouge sur la peau d’une feuille. J’ai d’abord vu seulement ce rouge qui ressortait sur le gris environnant. Je me suis arrêtée un instant, je me suis accroupie devant la feuille pour comprendre ce qu’elle avait de si spécial. Et, d’un coup, le rouge a coulé sur toute sa surface, a explosé dans le ciel tourbillonnant dans lequel d’autres feuilles, de toutes les formes, de toutes les tailles et de toutes les couleurs étaient brassées par le vent.

 

C’était comme un feu d’artifice, et j’ai eu mal comme on a mal en voyant la lumière après une longue nuit. En un instant, le ciel a retrouvé son bleu. Il était la toile de fond sur laquelle les flambeaux dessinés par les arbres, placés en haie d’honneur de chaque côté de la rue, brûlaient. Le marron a surgi du noir des ombres. Les yeux multicolores des passants se sont allumés en chœur, comme autant de soleils. Je m’étais redressée, les yeux écarquillés, braqués vers le ciel, le cou tordu pour élargir mon champ de vision. J’avais le souffle coupé par la surprise. Je ne contrôlais plus mon corps. Je suis tombée. Je me suis retrouvée le nez dans une flaque grise. J’étais si sonnée que je suis restée ainsi un instant. J’ai regardé les reflets dans la flaque, et j’ai constaté qu’ils avaient perdu quelque chose de leur épaisseur.

 

Je me suis relevée, et j’ai repris ma route d’un bon pas. Je n’avais pas d’autre choix que de recommencer à avancer, mais je ne sais toujours pas où je vais. Et je ne peux pas m’empêcher de me demander s’il y a dans le monde autant de couleurs que de nuances.

 

Alors, quoi qu’en disent mes yeux, mon cœur restera blanc.

Héloïse Eloi-Hammer

Héloïse Eloi-Hammer est née en 1996 à Paris. Actuellement étudiante en sociologie et philosophie, elle s’est récemment mise à écrire, et espère continuer sur cette voie.

Gabriel Matteï

Gabriel Matteï est actuellement en doctorat à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales à Paris. Il pratique le cinéma documentaire et la photographie après avoir suivi une formation aux ateliers Varan.