Carmontelle

Lou Levy

Martin Gillot

Aujourd’hui, seul chez moi, baigné de silences et voix littéraires. Mon cœur connaît une étrange période. Dès le départ, la donne fut faussée. Mes parents décidèrent de m’appeler Carmontelle. J’ai grandi dans un luxe cossu, limpide et élégant. Mon père, Volta, était un grand peintre ; il connaissait l’harmonie. Ses peintures étaient tachées de lumières. Tous les jours, au réveil, je le voyais dans son atelier, fixé, figé, mutique devant sa toile et je ne me lassais pas de ce spectacle. Parfois, après être resté immobile durant près d’une heure, mon père, perdu dans des méandres de pensées, s’agitait sur sa belle toile. Et alors la Vie apparaissait et rien ne l’arrêtait.

 

J’avais dix-neuf ans à l’époque, et je vivais toujours chez mes parents. Ils possédaient un grand appartement bourgeois vers Saint-Germain des Prés. Je venais d’avoir mon bac et j’avais du temps, de l’insouciance et de l’énergie à revendre. Je passais des journées entières sur les marches du théâtre de l’O. à rêver. Les filles étaient belles. J’étais, vis-à-vis des femmes, retranché en moi. J’avais belle apparence et je sentais bien que je leur plaisais, sans le vouloir, sans le provoquer, mais mes chimères l’emportaient. Mes quêtes étaient la lecture et la photographie, deux voies sur lesquelles mon père m’engagea. Il me laissait à loisir mon temps libre et me donnait suffisamment d’argent pour que je n’aie pas à travailler. Était-ce ou non une bonne chose, cette question n’avait pas encore effleuré mon esprit. J’étais là, disponible aux jours et disponible aux nuits, dans une sorte de rêve permanent qui est un des plus beaux cadeaux que la vie puisse offrir. Bien plus tard, je me rendrais compte que le réveil succède au rêve et que la douleur est présente. Les sources de l’innocence nourrissent notre âme et l’apaisent. La rigueur du monde requiert d’être fort, très fort. Elle  effrite en nous les parcelles de rêve que l’enfance et l’adolescence y ont semées. À l’heure actuelle, je ne sais pas encore comment agir et que faire, alors je m’en vais marcher sur les routes de France, glaner ici et là un peu de liberté et de nature, un peu de rêves et de nourritures pour mon cœur atteint. Quand je marche et que les après-midis se déploient les uns après les autres, quand les matinées m’enivrent, je sens mon cœur revivre. Je ne suis peut-être pas fait pour vivre à Paris.

 

Il est dix heures du matin et mon père vient de faire une entrée fracassante dans ma chambre. La veille, je suis sorti très tard dans un de mes bars favoris et je suis rentré avec une fille chez moi. Elle est belle, très belle, calée, lovée le long de mon corps, cette belle blonde me rassure et je caresse indéfiniment ses longs cheveux. Mon père, à la vue de ce charmant tableau, semble heureux pour moi. Il me saute au cou et m’embrasse. J’aime sa chaleur et son odeur. Il est comme une douce fleur fragile mais puissante. Il m’embrasse, il m’embrasse sur les joues, mon père m’aime et cet amour est la force de ma vie. Je ne sais pas ce que je ferais, ce que je deviendrais sans cet amour qui me porte et me rend fort.

– Carmontelle ! Carmontelle ! Tu ne devineras pas quelle bonne nouvelle j’ai à t’annoncer… Hein !? Alors, tu as trouvé ? me hurle-t-il au visage.

– Tu vas devenir le Roi des Peintres, le Héros Moderne, lui dis-je sur un ton mi-narquois mi-endormi, alors qu’une forte curiosité m’anime. Je me relève et ma copine d’une nuit dort toujours, reste joliment sur le côté. Je passe ma main sur son dos.

– Oui, Carmontelle ! C’est ça, exactement ! Le Roi des Peintres ! dit-il en dansant et en tournant sur lui-même. Une joie indicible l’élève. Ma copine d’une nuit commence à se réveiller. Je suis choisi… pour représenter la France à la Biennale de Venise ! Deux mois sur place, logé, nourri, blanchi. J’aurai loisir de créer à mon aise dans cette mythique ville. Est-ce que tu te rends compte, Carmontelle ? Te rends-tu compte ! Il trépigne et d’un seul coup devient plus sérieux. Je voulais te proposer de venir avec moi, de m’accompagner. Tu aurais du temps et un appartement pour toi. Bien sûr, pas d’obligations, tu ferais ta vie et je ferais la mienne. On irait dîner ensemble parfois quand on se manquera l’un à l’autre. Qu’en dis-tu ?

 

Je saute à son cou, l’enlace et accepte la proposition de mon père.

 

Je retrouve Julie au jardin du Luxembourg, il fait encore beau malgré l’été finissant. Cette année, le mois d’octobre est très ensoleillé. Julie a pu dans son sommeil faire la rencontre de mon père. Elle a entendu par-ci par-là Biennale, Venise, le Roi des Peintres…

 

– C’est quoi le délire avec ton père au fait ? me demande-t-elle après m’avoir embrassé. Je me suis laissé faire. J’aime quand elle m’embrasse. Ses lèvres ont le goût que je cherche sans relâche.

– Bah, en gros, il veut que je l’accompagne à Venise pour la Biennale. Il a été sélectionné pour représenter la France chez nos amis Italiens. Je joue au gosse de riches, à l’enfant blasé, issu des sphères bourgeoises ; je fais semblant d’être celui qui ne s’émeut pas. Je pense que je vais l’accompagner, c’est cool, ça me fera deux mois tranquilles.

– Ahah, tranquille Carmontelle, tranquille ! C’est vrai, t’as raison me dit Julie en semblant être ailleurs.

 

Elle aussi est tranquille, trop peut-être. Cette fille a des yeux verts qui changent mes opinions sur la vie.

 

– Donc, je pense qu’on va partir d’ici deux semaines. C’est bientôt, c’est con, je t’ai  rencontrée y’a pas longtemps, mais je sens déjà que tu vas me manquer Julie…

 

J’avais trouvé loin des miasmes et proche de la pureté un médaillon à l’effigie de Saint-Michel. C’était comme si ce médaillon s’était frayé un chemin jusqu’à moi ou moi jusqu’à lui. Quoi qu’il en soit, il était là, fort, beau et puissant, armé de son cortège de protections séculaires sans lequel je n’aurais pu me frayer un chemin dans ce vaste monde que je devais affronter à un moment ou un autre. Le sentant très présent, ce monde, en moi, mais d’une manière obscure. J’achetais un collier en argent pour y accrocher le médaillon. Son énergie était palpable le long de ma nuque et de mon cou.

 

Avant notre départ pour Venise, mon père fit ses préparatifs, il acheta toutes les toiles, fusains et pastels dont il aurait besoin, une fois sur place, là-bas, dans l’antique ville. Moi, de mon côté, j’errais toujours, lisant beaucoup et sentant quelque chose s’affermir en moi. Etait-ce dû à la mystérieuse action du médaillon ? Je quittais Julie pour d’autres rives, et vers le début du mois de novembre, mon père et moi arrivâmes à Venise. Mon amour pour lui allait croissant et je me réchauffais à son contact. Quelle ne fut pas ma surprise en arrivant à Venise de découvrir une toute autre ville que celle que mon imaginaire avait créé ? Face à cette antique cité, perchée sur une colline, je sentais en moi monter une très grande angoisse et une très vieille tristesse. Je voulais tant sortir du jardin de l’enfance. Il y avait quelque part, enfoui très loin en moi, un petit enfant au regard absolument émerveillé face à la beauté écrasante de ce monde. Cet enfant, encore maintenant, voulait sortir et voir le monde, braver les interdits et se risquer en plein dans l’inconnu. Et toujours mon père, comme une image parfaite, belle et stable de l’artiste épanoui.

 

Un matin, après avoir passé la nuit dans quelques-uns de ces tripots mal famés où les yeux des Italiens et des Italiennes brillent comme ceux des faunes, j’allais voir mon père qui s’était installé face à la ville. Il était ce moine que Caspar David Friedrich offre à nos regards depuis maintenant plus de deux siècles. Un vent froid et néanmoins agréable me coupait le visage. Je m’approchai tranquillement de mon père, sentant quelque chose d’étrange rôdant dans les airs. Moi qui voulais tant sortir du rêve fabuleux de l’enfance, j’étais, ce matin-là, catapulté en pleine réalité. Une ville sublime nous faisait face.

 

Comment vas-tu ? me dit sereinement mon père. Que fais-tu de beau, mon fils ?

 

Son ton avait changé et je sentais quelque chose de grave en lui. Où était ce joyeux père qui me proposait, il y a trois semaines, de venir avec lui ? Où était donc passé sa légendaire gaîté ? J’essayais de lui répondre, mais quand je m’approchai de lui, il disparut soudainement. Une horrible tristesse s’empara de moi.

 

Je sens un oreiller me heurter violemment le visage et un magnifique rayon de lumière traverse ma chambre. C’est mon père qui décide subitement de me réveiller, alors que je m’étale avec délices dans un pays de songes très colorés. Notre appartement est accueillant, simple et sans ambiguïté.

 

– Réveille-toi ! me hurle à la face le Roi des Peintres.

La lagune, le moine de Friedrich, cette vie sauvage, tout ça n’était qu’un rêve ! Plus rien n’est lugubre, la joie est de retour et mon cœur est prêt pour l’envol matinal.

 

-Viens, Carmontelle, il est déjà midi et je connais une pizza dont tu te souviendras longtemps.

 

Il est quinze heures et je laisse mon père retourner à son atelier. Venise m’étonne de plus en plus. Ça n’est pas du tout ce que l’on m’en a toujours dit, aucun pont, aucun fleuve ne traverse cette ville de Palais, juchée sur une belle et douce colline. Je m’enivre à marcher seul et sens la réalité me rattraper, je ne pourrai pas lui échapper, elle me sautera à la gueule

 

J’enjambe doucement les barrières de ronces du jardin de l’enfance. Je disparais du regard de mes parents et une calme liberté s’infuse en moi. La lumière de Venise irise les parois des immeubles et tout semble flotter paisiblement dans l’éther.

 

– Eh ! Oh ! Toi, oui, toi ! Là, qui rêve tout haut, viens voir par là… Oui, oui, c’est moi qu’on appelle Luigi, toujours poudré, fardé de blanc, c’est moi ! Heureusement que je t’ai trouvé Carmontelle, j’ai bien failli te rater, mon vieux.

 

Mais qu’est-ce qu’il raconte, ce type-là ? Et d’ailleurs, comment connaît-il mon prénom, hein ? Derrière lui, un Saltimbanque s’agite et effectue de magnifiques saltos, c’est bizarre la poudre d’or qui émane de son corps quand il est en l’air. Une très belle femme, elle aussi masquée, couve la scène de ses regards bienveillants. Son regard me rassure et je sens une chaleur me gagner.

 

– Enchantée, jeune homme, je m’appelle Silvia. Elle me tend une main gantée que je serre plus que de coutume. Une force se dégage de cette femme. Elle aussi porte un médaillon de Saint-Michel au cou. Viens, Luigi, dit-elle à l’homme qui m’a adressé la parole. Ils ont l’air de bien se connaître. Peut-être sont-ils frères et sœurs. Le Saltimbanque se joint aussi à nous. Carmontelle, suis nous…

 

Tous les quatre, nous nous engageons dans Venise, crapahutant dans la ville, pleine d’épices et de vices cachés.

Turlupin était un ami intime du Doge. À ses heures perdues, lui aussi aimait jouer au troubadour. Il était la cinquième roue du carrosse que composait le groupe d’amis formé par  Silvia, Luigi et le Saltimbanque. Turlupin nous avait rejoint alors que notre joyeuse troupe montait les rues escarpées de Venise. Malgré l’humeur heureuse de mes nouveaux amis, je me sentais triste. Qu’étais-je venu faire ici ? Suivre la voie de mon père en omettant de suivre la mienne. Et en plus, j’avais quitté Julie et ses bras de rêve pour une ville incertaine et des types nommés  Luigi, à la gueule pleine de poudre blanche. Je perdais mon entrain et mon père était loin, là-bas, dans un coin reculé de Venise, en train de peindre sa passion et de vivre fortement. À mon cou, le médaillon me faisait mal, c’était une épreuve que d’avoir croisé son chemin. Il était un garde-fou plus qu’autoritaire… Néanmoins, il faut dire que j’en avais grandement besoin. J’avais longtemps vécu sans limites, proche de la folie et exalté au possible. Avec un prénom comme le mien, la donne était faussée dès le début. Quels autres confins que ceux de la folie aurais-je  pu croiser ? Le médaillon allait peut-être me sauver des perditions dans lesquels j’avais souvent sombré.

 

– Carmontelle ! Par ici, sois un peu attentif, veux-tu, me dit Silvia en passant doucement sa main sur mon bras, pour me tirer de ma rêverie.

 

Silvia avait changé d’habits, elle portait maintenant une longue robe rouge. Secrètement, je la désirais. Il fallait que je me ressaisisse ! Vouloir et pouvoir, chasser loin de moi toute cette étrange tristesse qui m’habitait.

 

Comme une évidence, le lieu pur, la clarté. En montant tout en haut de la ville, proche d’un grand bâtiment qui me fait penser à un temple, ma tête tourne. Un double soleil nous éclaire et les ombres de ce grand damier perché devant un lac vont dans les deux sens. Suis-je en train de rêver ? Mes repères sont tombés les uns après les autres. Tout ça, ce voyage à Venise, de quoi s’agit-il vraiment ? Et cette tristesse en moi qui monte et reflue comme une vague sereine, je veux la chasser loin de mon cœur. Un singe au regard sympathique me saute dessus ; j’aperçois au loin le Saltimbanque et Turlupin en train de discuter. Ils ont les jambes dans l’eau et pointent du doigt quelque chose, encore une énigme. Derrière moi, la bienveillante Silvia, nos regards se croisent et, l’espace d’une seconde, ma tristesse disparaît. Son puissant regard m’a envoûté et la vie m’a paru calme et agréable durant cet instant. Je passe ma main sur ma nuque et me rend compte que le médaillon n’y est plus, celui de Silvia non plus. Ils sont là-bas, tous deux accrochés à ces hauts piliers. Je me sens nu sans mon médaillon et sans défenses. Le Saltimbanque et Luigi ont laissé leurs bottes à l’air libre. Je cours les rejoindre, dans un moment de panique.

 

– Hey, va falloir que vous m’expliquiez de quoi il s’agit, je vous ai suivis, et maintenant on se retrouve là, devant un lac, à scruter l’horizon sans but précis ! Y’a quelque chose qui me tord… leur dis-je, le regard plein d’un sentiment étrange, d’une angoisse mêlée à une future profusion de joie. Silvia, viens ! J’ai besoin d’elle en ce moment, de manière directe et franche. Je prends sa main et mes peurs s’estompent. Mon petit singe s’enfuit et revient avec les deux médaillons à son cou.

 

– Surtout, surtout, faites-moi plaisir, n’ôtez jamais ces médaillons ! nous dit-il en nous les tendant de sa petite patte, L’air de tendresse infinie qu’il prend en disant cela achève de nous réconcilier avec cette mystique ancienne que porte en lui le médaillon de Saint-Michel. Au fond, nous n’avons rien à perdre à essayer son action, et à le côtoyer.

 

Les doubles soleils, là-haut dans le ciel, entament une danse. Ils tournent l’un autour de l’autre, formant le signe de l’infini, c’est plutôt intéressant comme spectacle et je suis sûr que mon père serait ravi de voir ça, lui aussi ! Il en ferait un tableau magnifique, c’est sûr.

 

– Carmontelle, regarde par-là, me dit le Saltimbanque. Un rayon passe à travers ses longs cheveux et je me rends compte de la finesse de son visage et de son regard étincelant. En tirant mon regard du côté indiqué, j’aperçois une grande lumière bleue qui vient couvrir tout le lac, toute la scène et s’insinue dans mon esprit, dans mes yeux,même jusqu’à ma rétine. Une lumière qui me brûle et m’éclate en mille morceaux. Aaaah, mais c’est quoi ce bordel encore ! Tout le monde disparaît ici ! Des femmes aux robes rouges m’envoûtent et des tristesses m’assaillent. Je prends ma tête entre mes deux mains et hurle intérieurement, une lointaine détresse est en train de me quitter.

 

La vue est plutôt agréable et la lagune, ce soir, sur Venise, m’apaise. Je suis dans un bain, parfumé d’odeurs multiples. Que s’est-il passé entre le Lac du Haut de la Ville et ce bain ? Encore un mystère. Décidément, nous sommes loin du temps du  jardin du Luxembourg, alors que je m’y promenais, Julie à mes côtés. Je vis plutôt bien cette eau chaude et fumante qui monte doucement dans l’air. Et ce n’est qu’en me séchant que je découvre sur une commode une lettre à l’écriture bien enroulée et élégante :

 

“Mon cher Carmontelle, je t’attendrai ce soir aux loges du Nouveau Théâtre, ils jouent une pièce intitulée : « L’École des Saltimbanques ! ». Tâche d’être à l’heure, la représentation commence à 20 heures pétantes.

 

 

                                                                              Silvia.”

Toujours pris dans des luttes opposant l’incertain au certain, mon esprit flotte entre deux rives. Mettant le cap vers le réel, j’envisage avec plaisir la suite, ce qui reste à venir. Silvia a raison. Je prends beaucoup trop de temps à détendre mon corps dans ce bain. Je suis sûrement chez elle. Je m’y suis transporté comme par mystère, par un mouvement qui dépasse mon entendement. Le médaillon me démange toujours et j’essaye par instants de l’ôter de mon cou ; la faible liberté que je recouvre quand je ne l’ai pas s’amenuise au contact du monde extérieur, et l’air devient fade. Vite je le remets, et souris de ces aller-retours psychiques. On devient de plus en plus amis, lui et moi. Il m’aide à être fidèle.

 

L’appartement de Silvia est spacieux. Étrangement, son bain est situé dans sa chambre. Le lit à l’air défait.  Aurais-je dormi là ? Rien de moins sûr. C’est un grand lit avec de longs draps rouges semblables aux grandes dérives qui se déchaînent sur moi par moments. Quelle heure est-il ? Et ce mot laissé par Silvia, fait  de promesses, « L’École des Saltimbanques ! », le Nouveau Théâtre… Je suis au milieu de la brume. J’aurais besoin de courir, courir des kilomètres durant pour balayer de mon esprit ces idées floues et nettoyer ces horizons bouchés…

 

Une pluie me fouette le visage et l’épais col de ma veste ne me protège que la moitié du visage. Je crois cerner sous de lointaines arcades les figures bouffies de joies du Saltimbanque et de Turlupin, mes amis d’aventure. Ils ont l’air de ferrailler férocement, fins bretteurs dans l’âme. J’avais toujours senti chez eux cet esprit guerrier . Ne rien lâcher et garder son cap en ligne de mire, coûte que coûte. Ce sont d’intrépides Capitaines. Turlupin met à terre le Saltimbanque ; et d’une force tranquille, intense et sûre d’elle-même, il pose la pointe de son épée sur le cou fébrile du Saltimbanque. Le pommeau de son épée luit. L’étreinte des deux amis, quand le Saltimbanque se relève, est un bouquet multicolore jaillissant sur le fond de cette pluie sombre et menaçante.

 

Parcourir Venise par cette fin d’après-midi pluvieuse m’avait tout bonnement l’air d’être un chemin initiatique. Sur les places glissantes aux fontaines gigantesques, des lions évoluaient calmement entre les passants, pendant que des serpents se frayaient un chemin entre les jambes sans fin des femmes.

 

– Carmontelle ! Oh, rêveur insensé ! Le Nouveau Théâtre, mais oui, mais oui, c’est par là, première à droite, deuxième à gauche, tu continues tout droit, après le rond-point, t’enjambes le pont du Rêve.

 

C’est un Luigi plutôt fatigué qui me dit ça, la poudre de son visage coule sur ses vêtements et les sillons que trace l’eau sur ses joues le rendent mélancolique.

 

Je l’écoute et me met tant bien que mal en route vers le Nouveau Théâtre. Première à droite, troisième à gauche… J’ai déjà oublié les précieuses indications de mon ami Luigi. Un orage commence à battre là-haut, au cœur des nuages. Un mauvais pressentiment parcourt mon esprit. Les beaux bâtiments de pierres anciennes fondent sur eux-mêmes. Les briques de pierre se détachent et tombent avec fracas sur le sol marbré de cette grande place. Toujours ces lions et ces serpents, évoluant paisiblement parmi les ruines futures. Le heurt des briques crée une musique enivrante. Comme si un musicien  avait pour objectif de briser tel immeuble, puis tel autre, selon une rythmique dont lui seul connaîtrait la clef… Je sens quelqu’un courir derrière moi, d’un pas puissant. D’un seul coup, ma main est emportée par une autre main, je n’ai pas le temps de comprendre quoique que ce soit, j’aperçois juste le sourire fugitif, évocateur et racé du Saltimbanque. N’aie pas peur, me dit-il. Ça va te secouer un peu mais tu verras, tout se passera bien !

 

J’atterris, face contre terre, la joue collée sur un pavé parisien. À une terrasse de café, à l’angle d’une rue, je vois mon père, élégamment assis. Il fume calmement et scrute l’horizon, c’est-à-dire le trottoir d’en face. Mon cœur bondit de joie à sa vue. Je voudrais le rejoindre et lui parler, lui dire mille choses mais je me retiens, je dois  filer au Théâtre Nouveau afin d’être à l’heure.

 

– Allez, viens, bonhomme, c’est par là, suis-moi, déclame le Saltimbanque.

 

Tel un enfant perdu, je suis sa trace. Quelque chose de lumineux émane de lui. De ruelles en ruelles, nous déambulons,  avec pour seul bruit l’écho de nos pas se répercutant sur les parois humides des immeubles vieillissants. Nous apercevons enfin un écriteau rouge grésillant portant le nom du Théâtre Nouveau.

 

-L’École des Saltimbanques ! L’École des Saltimbanques ! Plus que dix minutes avant l’ouverture des portes, dix minutes !

 

Une ouvreuse beugle à travers le couloir étroit de ce théâtre d’un genre nouveau. En entrant dans la salle, plus d’une centaine d’hommes et de femmes, tous masqués et vêtus de longues robes rouges composent le public. Sur la scène, Silvia est étendue dans un bain,  derrière elle, un paysage féérique compose le décor. Le médaillon de Saint-Michel est perché en haut de la scène. Je suis en adoration devant Silvia qui semble prise dans une extase communicative . Mes angoisses ont disparu, peu à peu je m’apaise. Un sentiment d’harmonie me parcourt et quand les yeux de Silvia se plantent dans les miens, l’éveil n’en est que plus brutal. J’ai l’impression de me retrouver au milieu d’une secte dont Silvia serait la déesse, la divinité devant laquelle tous les fidèles seraient en pâmoison. Quel honneur ai-je de la connaître et d’être proche d’elle ! Mais cette atmosphère inquiétante me perturbe. Aux étages supérieurs, des hommes défilent de manière discrète avec de longs nez au bout de leurs masques.

 

J’enjambe la scène et saute dans le bain avec Silvia. Au peu d’étonnement que cela crée dans la grande salle, je comprends que je fais aussi partie du jeu. Nous nous endormons et je sens que Silvia frémit d’aise.  

La scène tombe, les rideaux s’envolent et sans crier garde, nous nous fondons dans l’arrière-plan. C’est une sobre villa Toscane qui nous recoit. À table mon père rit et Turlupin se goinfre à n’en plus respirer.

Ma vue se structurait petit à petit et ma vision interne devenait limpide. C’est, du moins, ce à quoi j’aspirais le plus. Alors que mon père, cet élégant artiste, réfléchi et beau dans son impétuosité, lisait calmement, allongé sur l’herbe, je divaguais, rêvais toujours plus haut et toujours plus fort pour, à une certaine heure, atterrir doucement sur le sol de la réalité. Quand cette heure sonnerait-elle, je n’en savais strictement rien, mais j’en pressentais l’arrivée imminente.

 

Le corps est une source étonnante et intarissable de plaisirs et de douleurs. Ces deux énergies se mêlent et s’emmêlent le long de nos jambes et de nos nuques, parcourent nos flancs et nos bras et viennent jaillir du fond de nos prunelles. Pour l’heure, c’était plutôt le plaisir qui me dominait. Je voyais, loin dans la campagne, Turlupin en train de danser  une danse que je ne lui connaissais pas ; à vrai dire, il tournait sur lui-même, les bras en l’air, à une cadence assez lente. Je crois qu’il essayait de s’auto-envoûter afin de se libérer. Le soleil était haut et la chaleur adéquate. Tout le monde était vêtu d’une chemise de flanelle blanche, comme si c’était un mot d’ordre et que nous étions tous costumés de la même manière.

 

Une vieille nostalgie me parcourut et je revis les images d’une ancienne femme aimée, comme un éclair soudain. Ce passé disparut aussi vite qu’il était apparu. Turlupin dansait, son singe avait fait de grands progrès et réalisait d’agiles saltos arrières, qui lui valaient l’admiration de tous. Quant au Saltimbanque, je l’aperçu songeur et presque perdu ; la veille, il s’était tenu silencieux durant le dîner, comme si de sombres conflits agitaient son esprit. Le chemin de ses pensées était tortueux et fatiguait mon noble ami.

 

– Carmontelle, regarde par là, m’ordonna une mystérieuse voix.

 

Une masse gigantesque et opaque se dressa alors derrière mon père, venue de contrées  tout aussi obscures que ce personnage de lumière qui s’adresse à moi. La réalité tangue. Carmontelle… tourne-toi, observe dans une autre direction, me répète la voix. Mais impossible pour moi de regarder ailleurs qu’en direction de ce timbre doux et  séduisant. Une épée brille et le personnage vêtu de noir contourne le bosquet. Il se meut aisément, avec une extraordinaire légèreté. Peut-être est-ce Saint-M… Le bruit de son épée sur le gravier de la campagne toscane est beau. Mes narines frémissent et un air marin me gagne. Il n’est plus là et mon père non plus.

 

Je sens une main sur mon bras. C’est Silvia. Forte, elle me caresse avec douceur. Le temps que je me retourne, elle non plus n’est plus là. Où est le lieu des voluptés et le Temple du Plaisir ? Des intuitions éclairent le ciel de la campagne, et à l’aube de cette journée, le ciel se teint d’une nouvelle couleur, celle du calme et de la beauté, du plaisir furieux et apaisé.

 

Un lit bas dans une chambre très éclairée. Un matelas double posé sur un futon. D’ailleurs toute la pièce est tapissée de futons. Un sol de futons. Quand pourrons-nous librement nous adonner au plaisir, à l’abandon et à l’ivresse? C’est parfois fréquent, je vois sur les visages la terreur de la frustration. Et la peur ; et la joie qui hurle derrière des barreaux de fers, criant à la liberté. Dans ma chambre de futons, un bois brûle dans un angle et l’air s’emplit de fumée. Dans ma chambre de futons, une musique ancienne se propage, une mélodie d’il y a plusieurs siècles. Et dans ma chambre de futons, un serpent magnifique ondule sur le matelas, passant et repassant sous la couette, sa langue coupée en deux siffle et s’accorde aux sons mélodieux du Luth. Parfois, c’est bizarre, Silvia apparaît à côté du serpent, comme une image grésillante. J’essaye tant bien que mal de me mettre sur la bonne fréquence, celle du bois fumant, pour capter  son image

 

– Carmon… Car… tente-t-elle de me dire à travers ses apparitions sporadiques.

 

Le serpent me saute à la gueule, effrayé je m’éveille, en sueur dans ma chambre de futons. J’ai fait un bond franc. Sursauté dans le paysage de mon inconscient. La peur galopant au loin et le rayon matinal. La pièce entière baignée de lumière. Allongée sur le côté, Silvia dort.

Tout a volé en éclats ces derniers jours. Les certitudes les plus brûlantes et les plus ancrées sont bouleversées par une lumière crue. Dérouté, le jeu m’a semblé plus intéressant, comme une bataille à mener. J’ai beaucoup pleuré ces temps-ci. En dormant avec Silvia, une nuit, un rêve m’a visité. Il commençait par ces vers, que me dictait une douce voix :

 

                       être abandonné et joyeux

                    dans l’exil pur de son sentiment

 

                       être abandonné et joyeux

                     pour aller vers la lumière

 

                   ne rien forcer dans les intentions

                   céder à la beauté et à l’ivresse

 

                   égarer loin de soi les colères

             les jalousies et les heurts de toutes sortes

 

                       être abandonné et joyeux

                   dans l’exil pur de son sentiment

 

                   et connaître la clarté infinie

                                            de l’amour

 

Ce poème mélodieux m’était soufflé à l’oreille alors que le jour finissait. J’étais dans une vaste et calme demeure, en pleine campagne. Les convives avaient quitté les lieux depuis la veille. Une grande fête avait été donnée en l’honneur de mon père, récemment parti au combat. Seul dans cette chambre, j’avais passé une grande et belle journée car j’avais acquis l’amour de celle que je désirais. Mais un horrible événement m’enleva cette précieuse femme. Je n’en sais pas plus.

 

À mon réveil, des larmes coulent sur mes joues, Silvia tendrement me passe la main sur le dos et une grande mélancolie s’empare de moi. Le visage de cette femme, démesurément aimée se perd dans un lointain brumeux et lentement mon âme se détache d’elle. Je me colle encore plus à Silvia Endors-toi Carmontelle me dit-elle. Endors-toi, apaise-toi. Je lui obéis en me coulant contre son corps.

 

J’ai été au cœur de la violence ces jours-ci. Cette violence qui fait de nous des hommes et nous élève. J’ai senti la vibration nerveuse du monde me fouetter, nous fouetter, tous ; comme des lacérations évidentes. J’ai vu le sang qui gicle. Et les sourires sur les visages, les fausses compassions, les fausses bienveillances. Je ne me laisse pas gagner par la colère mais tente de comprendre, de trouver un sens à tout cela, un but noble. L’amour, la charité ?  Sinon, tout est vain. La joie d’autrui quand nous sommes à terre est effrayante.

 

De nouveau, le calme et le silence. La ville est doucement bruissante au dehors. Une lumière dorée s’étale le long des antiques monuments, sans emphase, alors que mon cœur  s’emballe à la vue de ces merveilles étalées au grand jour. Des larmes peuvent couler, et c’est la meilleure des choses qui soit. Un sentiment qui parcourt les nerfs et les veines, un sentiment noble dénué d’intérêt. Comment m’exprimer encore plus clairement ?

 

Sur une rive déserte, je crois que c’était l’été dernier, avec Silvia, nous étions partis visiter ce paradis aux lacs bleutés qu’est le Morvan.

 

Tout s’était recourbé sur soi-même, cette envie folle de vouloir s’asseoir à la table des grands pour y manger la véritable nourriture alors que la simplicité nous pendait au nez. Il nous fallait regarder de manière éveillée le ciel, comme cet homme, là-bas, ce pêcheur-peintre, ayant mis de côté les ambitions mondaines et les approches violentes de la société jouissait d’une vie simple. Au loin, le Saltimbanque, toujours perché dans son sourire noble, toujours gratifié d’une pensée aérienne, toujours d’un corps terrestre. Nos amis étaient en train de le rejoindre, alors que Turlupin dansait très élégamment au bord de la lagune. Je me lovais contre  Silvia et laissais couler sur moi toutes les paroles terriblement sales des hommes et des femmes où prend source la violence. Alors que je m’endormais, je sentis un songe me gagner. L’aise nous englobait, Silvia et moi. Nous étions toujours en quête de l’endroit, du lieu et de la formule.

 

J’avais complètement déliré ces derniers temps. Les desseins de Saint-Michel, ce vieil archange que je respecte, avaient pénétrés l’entièreté de mon esprit et de ma vision. Dans un mouvement de légèreté, un soir en terrasse, buvant du vin rouge avec un ami, parlant aux gens autour de moi, pour communiquer, vivre, connaître, je décidai d’ôter le médaillon de mon cou. Brûlante était la trace qu’il me laissait. À mon retour, je le posai délicatement dans un tiroir et je sentis que tout devenait léger, tout reprenait sa  vieille odeur. Comme dans les anciens temps. Raviver la flamme antique, c’était donc possible ? quel sens cela avait-il au temps de la modernité ? Toutes ces questions se perdent dans mon esprit et tourbillonnent pour s’évaporer dans le ciel. Reste une sérénité palpable et la beauté alentour.

 

Quelque chose me bloquait et je fondais, je coulais dans la folie comme seul exutoire possible. Maintenant, que les fenêtres se brisent et que les rues s’écroulent, en élevant les corps et en les libérant, nous aurons tous affaire à une nouvelle ère.

 

Est-il vraiment possible de soutenir toutes les voix alentours ? Un de mes récents délires,  posait cette question. Celles, inconscientes autour de moi, se révélaient en pleine lumière, et cette lumière était bien trop insoutenable. Cela a duré quelques semaines. Maintenant, le voile se ferme pour ne laisse passer que le  nécessaire. Silvia, cette belle femme rêvée, tout droit venue de l’Antiquité, rêve toujours à mes côtés.

 

Délaisser le Passé pour évoluer. La trame du ciel dans nos corps. Le vent dans nos veines. À l’évidence, il fallait se rendre, une dernière partie à jouer au sein de l’Antiquité. Le vieil homme, assis, là-bas au loin, sur la pierre. C’est mon père. L’homme par qui je suis arrivé sur terre. Avec respect, j’avance et me détache de cette racine. Il me couve de son regard et, les pieds dans l’eau, je sens ma vie arriver. Silvia aussi, mon amante d’un temps, restera la Gardienne de l’antique ville. Elle sera le passé qui permet le futur. Je les quitte, non sans peine, mais les résidus partiront et mon cœur se souviendra. Une grande gratitude me parcourt et les ruines par endroits sont intactes. Un vent m’écrase et la scène s’écroule. Je suis dans une rue parisienne où tout semble parfait. Les immeubles sont hauts et favorables à la vie. J’entends des femmes et des hommes hurlant aux fenêtres des chants de joie. Des banderoles affichent le nom de la Ville Nouvelle. En allant, on me chuchote à l’oreille :

 

– C’est par là Carmontelle, continue…

 

Les pavés commencent à bouger alors qu’une danse s’empare de moi. Multiple, le futur est à venir.

Lou Levy

Lou est agé de 28 ans et vit à Paris. Passionné de photographie, de littérature et d’arts visuels, Lou essaye de développer sa créativité de manière transversale à travers ces champs. Après des études d’histoire de l’art, il travaille comme freelance en photo et en dessin. Et bien sûr, il y a l’écriture !

Martin Gillot

Architecte, Martin s’intéresse particulièrement aux paysages qui invitent à l’exploration. Ainsi les lieux dans lesquelles s’inscrivent ses projets sont d’abord pensés comme des terrains de jeux d’exploration. Il en collectionne les histoires et les dessine. Ses projets naissent d’abord du désir du lieu. N’est-il pas également permis aux architectes de raconter des histoires ?