Bestia

Carolina Bagulho

Lucas Mongin

Un Soleil écrasant

 

            Elle remue, prise de spasmes épisodiques. Elle s’abandonne à une danse qui la dépasse.

Mouvements irréversibles. La queue frétille.

 

La minuscule bête se noie dans l’alcool. La chair brûlante, le corps visqueux enfle, sous le regard crépitant de Dionysos, émerveillé, saoul de l’excès du vin interdit.

 

            – MÉTAMORPHOSE –

 

Une rivière Rouge et torride. Le vase déborde du liquide magique. La frêle créature s’enivre, s’étouffe. La queue est prise d’une transe diabolique et dévaste la prison de céramique.

Rituel d’initiation ? Les chocs contre la paroi émaillée sont d’une violence qui gronde au creux de l’amphore peinte par le plus pieux des fidèles.

 

            – MÉTAMORPHOSE au royaume des dieux –

 

La terre cuite crépite ; elle ne résiste pas aux élans de la bête. Elle rompt. Elle explose, et se répand en un amas de terre ancienne, dévalant les pentes rocheuses jusqu’au rivage. Le liquide presque noir tâche la pierre égéenne et coule gracieusement jusqu’à atteindre le sable bleu, rapidement avalé par les flots d’une mer doucement agitée.

La bête est libérée. Elle prend son envol, plonge dans les eaux saumâtres et profondes. Vêtue d’un costume neuf. Elle admire le corps encore vierge, caresse l’anatomie nouvelle qu’elle apprécie déjà. Beauté appolonienne, elle s’enfonce vertueusement dans les confins de la demeure infinie de Poséidon.

Avant de s’y perdre, un dernier regard. Un regard de contemplation. Un regard nostalgique, mais empreint de joie. Les ruines de la colonnade sur le haut du rocher surplombant l’océan. Elles résistent.

 

L’île est déserte.

Des eaux profondes

 

            Elle découvre son nouvel habitat, vaste demeure où chaque instant semble figé. Elle s’y meut admirablement, en surface. Elle jouit de la caresse d’une eau pure sur sa peau ébranlée. Les cristaux de sel s’agrippent à la chair encore fragile et aident à cicatriser des plaies encore ouvertes de la récente métamorphose. Les algues bercées par le flot incessant s’enroulent autour de l’animal et appliquent leur soin sur les tissus abîmés.

 

Les armées de Poséidon accueillent magistralement cette nouvelle venue. Un ballet sous-marin. Succession de culbutes et autre pirouettes parfaitement coordonnées. La bête se mêle au spectacle.

Elle découvre, avec étonnement, sa nouvelle anatomie.

 

À la surface résonne une mélodie crépitante ; les éclats d’un soleil de midi viennent dorer la transparence du lieu.

Mais les fonds sont proches. Résonne l’écho d’un vide glacial et envoûtant.

Happée, la petite curieuse s’échappe et disparaît dans un dernier enchaînement chorégraphié vers le silence.

Abysses

 

            Elle est entraînée malgré elle vers le lointain abîme. L’obscurité y est envahissante, tandis que le silence et le vide semblent régner sur les lieux, déserts. La bête semble pourtant heureuse, au cœur de cette immensité nouvelle.

Elle danse.

Toujours.

 

Entre deux ondulations elle aperçoit, à quelques mètres à peine, une lumière qui scintille. Comme par l’appel des profondeurs quelques instants plus tôt, elle se laisse attirer par la faible clarté.

Le magnétisme opère.

 

Trois dents métalliques, sagement aiguisées.

Le symbole du maître des océans.

 

Les rayons lumineux que produisent le métal froid éclairent une masse épaisse. Un corps endormi, immobile, autour duquel s’enroule une épaisse chevelure, aussi emmêlée que crasseuse mais terriblement belle, elle contient une infinité de détritus marins, emprisonnés à jamais.

Tout semble figé. Et l’on ne distingue pas le visage de la divinité ayant revêtu un corps d’humain.

Un dieu accablé par un sommeil profond.

 

Dans l’infinie caverne, armée d’un courage encore incertain, elle s’ose à contourner le corps inerte agrippé à son emblème guerrier, dans le plus grand calme. Elle prend soin de ne pas réveiller la fureur olympienne.

Une fois contourné l’ensemble, elle s’arrête. Ouvre les yeux. Stupeur. Elle tremble. Elle découvre l’angoisse et la frayeur.

 

Le dieu Poséidon se montre toujours de dos. Point de face. Un dieu sans visage ?

Seulement des amas de cheveux et de cadavres sous-marins.

Lui aussi, alors, remue. Secoué par un vif tremblement, il émet un son vaguement perceptible, semblable à un long soupir.

Rêveries

 

            Ivresse et désir semblent aller de pair.

 

Les lourdes mèches de la chevelure grasse s’écartent et invitent la bête à se plonger dans ce monde nouveau et obscur. Elle n’hésite pas.

Elle s’y jette même. S’y perd.

 

Ivresse. de nouveau

Désir. toujours

 

Elle danse. Elle ne cesse de répéter l’enchaînement de mouvements qu’elle domine désormais. Elle jouit pleinement de la nouvelle demeure qui l’emprisonne à son tour. Elle s’engouffre vers chaque recoin et pénètre en rythme chacun des tunnels du vaste labyrinthe capillaire.

Après de longs détours et une chorégraphie maîtrisée, elle semble avoir épuisé le lieu et se laisse vaincre par l’idée d’un somme. Elle se love dans le lit qu’elle se fabrique, chaud et infini.

Elle dort déjà, d’un sommeil profond comme l’océan.

Les rêves s’accordent avec les lieux.

 

Invisible, dissimulé par les amas de cheveux qui offrent un douillet refuge au corps cicatrisant de l’être endormi : un regard. Il scrute. C’est Lui.

L’Œil  de Poséidon.

 

Grand ouvert, aussi bleu que son royaume, il observe le corps chétif, perdu dans quelques rêveries lointaines.

Au dieu âgé il arrive encore de songer, mais rêver, cela fait bien longtemps. Une éternité il lui semble. « De quoi peux-tu bien rêver, créature sensible ? » interroge-t-il au travers d’un regard admiratif.

Sur ses cheveux emmêlés, le vieux Poséidon essuie une larme.

 

Face au passé

 

            Poséidon se laisse absorber par les souvenirs du passé tout en continuant d’observer l’animal dont il garde le sommeil. Les rêves que transpirent le petit être inondent le vieil être.

C’est le souvenir de toute une vie enfouie sous l’océan qui refait surface. Poséidon se remémore ses plus belles années. Il se souvient de l’époque lointaine où il était encore assez brave pour oser affronter la colère sans limite de l’indiscipliné Dionysos. Une folie pour lui ravir la main de la jeune Béroé.

La mémoire d’une puissance ancienne, invincible, apaise son orgueil ; cela le rassure, face à l’obscurité envahissante. Les profondeurs crépusculaires tendent à le rendre mélancolique. A son tour la fatigue le gagne. Une fatigue immense et mystérieuse, mais très séduisante. Ce sentiment nouveau de sérénité alimente le désir de sommeil. Il y croit, et s’offre à lui, en toute confiance.

 

Le silence émane de ce corps rocheux, effondré, endormi, dans l’immensité sous-marine.

Un silence assourdissant.

 

Alors, la bête ouvre l’œil.

Un souvenir enfoui.

 

            Le dieu s’enfonce dans les abysses d’une rêverie retrouvée. Au sein de cet univers magique les images flottantes semblent recomposer un passé lointain, un passé refoulé. L’expression de celui-ci reste difficilement palpable, dissimulée derrière le voile flou d’une constellation d’étoiles de mer.

L’impression d’un corps enragé, brûlé par le contact répété avec le sable siliceux, impuissant face au flot des vagues qui le clouent au sol. Un homme vaincu par les forces des mers. Dionysos se soumet face à l’étendard à trois dents du maître des lieux. Les entourent les hordes de combattants marins, fidèles jusqu’à la mort envers leur chef.

Le regard de Poséidon s’attache à chercher un être au milieu de cette foule militaire présente au sein du rêve. Tout est flou, mais il sait pourtant bien que cet être n’est pas là. Il a disparu.

Des images apparaissent et se mêlent. Des pas de danse, une révérence, et un coup d’épée fendant l’air avant de s’abattre sur l’eau.

A travers différents artifices, les images du jeune guerrier abandonné se trouvent une place au cœur du rêve du vieillard. Le plus fidèle à son dieu cher, promis à un avenir glorieux. Mais c’était sans compter une curiosité démesurée et un esprit farouche. Le pensant définitivement vaincu, il prit le risque de s’aventurer sur les terres à risque de l’effroyable Dionysos.

Poséidon est emprisonné dans son sommeil qui lui impose de faire face à d’anciennes vérités oubliées, trop dures. Il est gagné de nouveau par cette immense tristesse qui l’accapara des années durant après la disparition de celui qu’il considérait comme son fils.

 

Dans les contrées de l’océan, on raconte que le jeune soldat, au terme de ses errances, fût capturé par les armées profanes et saoules d’un Dionysos blessé dans son orgueil. Il fut torturé, mutilé, et condamné aux pires châtiments que l’on puisse réserver à un habitant des océans, sur une île déserte de la mer Egée.

 

Poséidon tremble dans son sommeil, et verse quelques larmes, encore ; sous l’œil curieux de la petite bête, tout juste sortie d’un sommeil qui lui a révélé sa propre histoire, jusqu’ici oubliée, anéantie par le poids des blessures.

 

Une lourde vérité.

 

            Démembré, le peu qu’il reste de l’autrefois guerrier se noie sous le soleil irradiant auquel l’île est soumise. Dans un bassin d’alcool.

 

Le rappel de telles souffrances inonde la bête immobile devant le corps gisant ensommeillé de celui qu’elle n’avait pas reconnu.

Face à cette vérité accablante, trop lourde, elle préfère se retirer. Gravement affectée, elle s’éloigne dans un dernier mouvement difforme symbolisant son état. Une tristesse colossale l’écrase. Elle abandonne celui qui l’a abandonnée, celui qui n’a pas su la sauver.

Elle plonge vers l’obscurité céleste, vers un lieu inconnu et isolé, où elle pourra se délivrer de cette âme si pesante.

Carolina Bagulho

Carolina Bagulho est une jeune graphiste qui a un goût particulier pour l’architecture et l’illustration. Elle travaille actuellement dans un studio de design à Porto et fait partie du collectif proto.pt

Lucas Mongin

Né à Paris en 1989, Lucas Mongin est architecte. Formé à l’école de Paris-La Villette , il collabore aujourd’hui au sein de l’agence Jean & Aline Harari architectes, à Paris. En parallèle de cette activité, il essaie de coucher sur le papier ses désirs et imaginaires.