500 km

Cameron Morin

Mathilde Aplincourt

Un texte sur deux est écrit en anglais, les traductions en français suivent, réalisées par l'auteur lui-même. 

Un bâton se plante dans le sable au sommet de la dune. Il est suivi d’un pied, puis d’un autre, chacun chaussé d’une tong millénaire. Des jambes élancées, minces mais musclées par la marche; un short délavé à l’air marin, un tronc qu’on devine noueux sous une chemise à palmiers, ceinte à la taille d’une grosse banane Marlboro. Un visage salé, hâlé, des yeux verts et perçants, une barbe qui a vu des jours meilleurs; une crinière bouclée et couronnée d’un chapeau à longs rebords, seule protection contre le plomb du soleil.

Drôle d’allure pour un homme nommé Aksel Halvorsen, ou plutôt « Le Viking » par ses amis qui lui avaient vite substitué ce sobriquet. Il n’avait jamais vu la Norvège, qui pourtant « coulait dans ses veines » comme le rappelait sans cesse son oncle aux dîners de famille. Un nom et un surnom aussi stéréotypés, ça l’avait emmerdé au début mais au final, pourquoi pas, c’était rappelé par affection et puis au moins ça le démarquait à priori. En fait, avec le temps, il avait fini par s’en taper un peu.
A cet instant en tout cas, il est loin de telles considérations. Il s’assoit sur la dune, sort une canette de bière fraîche de sa banane, qui contient par ailleurs deux sandwichs empaquetés et une foultitude d’outils mystérieux. La première gorgée de la journée est, comme d’habitude, un cadeau du ciel. Puis son regard se pose sur une mer placide, séparée de la dune par une plage d’un ou deux cent mètres en contrebas.
Il ne sait pas s’il est le premier à avoir vu l’épave, déjà trempée par la marée lors de sa promenade ce matin à la pointe de l’aube. Il ne sait pas vraiment non plus pourquoi il est de retour à cet endroit, alors qu’il a plein de choses à faire chez lui avec la reprise de la semaine. Mais un prospecteur, un chercheur d’or lui a secoué l’âme sans crier gare, comme si là-bas, sous l’eau, se trouvait le trésor intact d’un pirate des temps modernes.

En tous les cas, il se promet d’être le premier à vérifier.

As a young boy, I was an avid reader of fantasy literature. On weekdays, weekends and at night in my bed, I would gobble up these novels by the dozen. My gluttony was inclusive, held no discrimination: from the greatest classics to the most formulaic iterations, I digested them all, as long as there were otherworldly creatures, or children my age gifted with supernatural powers.

Thinking back on this obsession, I think it stemmed from my initial dissatisfaction with the world I lived in. It was just so normal, so uneventful. People raced in cars or flew in planes. At school, I learnt to read and play with numbers. My parents had a job, like everyone else. What a downer! So I spent my days conjuring up extraordinary alternative lives as a thunder mage, or a battle-worn swordsman, either imagining my adventures or acting them out outside, sometimes with friends who became co-authors, sometimes on my own during walks in the forest. I think that’s also the reason why I was quickly hooked by films but especially also by video games, where the distinction between your character and yourself is even easier to forget.

I remember being transcended by Philip Pullman’s His Dark Materials. It took me far, far away, as far as parallel universes can take you. The concept of « daemons », ethereal familiars inherently linked to your soul, haunted me for days and I ached for its realisation. I remember one day when, as I was walking to school, my cat followed me in the streets, like my own daemon, for almost ten minutes. I was shaken by this experience, as if I had finally succeeded in leaving reality to join the worlds of adventure that painted my dreams. 

At the end of primary school, I decided to try what people in my case might try: to write a novel. It spanned an entire notebook, and was christened Marcus the Traveller. It was a rather consummate plagiarism of Tolkien’s The Hobbit, and I insisted on drawing an illustration for each second page (although I couldn’t, and still can’t draw). I remember the last days of school, in June, when we had free afternoons in the warm playground, finishing it up with my old friend Tristan.

Those are some of the best memories of my childhood. 

 

***

 

Enfant, j’étais un fanatique de littérature fantasy. En semaine, le weekend ou la nuit dans mon lit, je les dévorais par dizaines. Ma gloutonnerie était inclusive, et n’impliquait aucune discrimination: des plus grands classiques aux plus génériques, je les digérais tous, du moment qu’il y avait des créatures d’un autre monde, ou des enfants de mon âge doués de pouvoirs surnaturels.

En repensant à cette obsession, je crois qu’elle venait de mon insatisfaction initiale avec le monde dans lequel je vivais. Ce monde était si normal, si tranquille. Les gens se coursaient en voiture ou voyageaient en avion. A l’école, j’apprenais à jouer avec des chiffres. Mes parents avaient un travail, comme tout le monde. Quelle déception ! Je décidai alors de passer mes journées à inventer d’extraordinaires vies alternatives comme celle d’un mage électrique, ou d’un épéiste usé par la guerre; j’imaginais mes aventures ou je les jouais dehors, parfois avec des amis qui devenaient co-auteurs, parfois seul pendant des promenades en forêt. Je pense que c’est aussi la raison pour laquelle je fus facilement épris de cinéma mais surtout de jeux vidéo, où la distinction entre le personnage et soi-même est encore plus facile à oublier.

Je me souviens de la transcendance que fut pour moi la lecture de la Croisée des Mondes de Philip Pullman. Elle m’avait emporté loin, très loin, aussi loin que peuvent t’emmener des univers parallèles. L’idée des « daemons », des familiers célestes intimement liés à l’âme de chacun, me hanta pendant des jours et je désirai fortement la réaliser. Je me souviens d’une journée où, sur le chemin de l’école, mon chat me suivit dans les rues, comme mon propre daemon, pendant au moins dix minutes. Je fus secoué par cette expérience, comme si j’avais enfin réussi à quitter le réel pour rejoindre les mondes d’aventure qui peuplaient mes rêves.
A la fin de la primaire, je décidai de tenter ce que les personnes dans mon cas tenteraient sans doute: écrire un roman. Le projet s’étendit sur tout un cahier, et fut baptisé
Marcus le Voyageur. C’était un plagiat assez complet de Bilbo le Hobbit de Tolkien, et j’avais tenu à illustrer chaque page de texte (même si je ne savais pas dessiner, pas plus qu’aujourd’hui). Je me souviens des dernières journées d’école, lorsqu’on avait l’après-midi de libre dans la cour agréablement chaude, et que je le finissais avec mon vieil ami Tristan.


Ce sont là certains des plus beaux souvenirs de mon enfance. 

On s’est retrouvés dans un café à Daumesnil, il faisait moche. Ils avaient allumé les chauffages à gaz; leur chaleur me gênait, je pris mon mal en patience. Après s’être assise à la table, elle alluma sans tarder une longue cigarette; je fis de même, par mimétisme.


– Tu bossais ce matin? demanda-t-elle entre deux serpentins de fumée.
– Ouais…

J’hésitais à lui dire ce que j’avais fait aujourd’hui. Je n’étais pas sûr que ça l’intéresserait, vraiment. « La même chanson, pas de grands projets en ce moment. Et toi? »
Je m’appliquais à écouter la copieuse description qu’elle me fit de son stage, mais une force contraire bouillonnait en moi et accaparait la majeure partie de mon attention. Je jouai la carte des rebondissements sur d’autres aspects du sujet, moyennant des relances acrobatiques, dans l’espoir que ce geyser intérieur finirait par s’essouffler, en vain. C’était une espèce de trac, en plus vicieux. 


Les cafés arrivèrent. Je me ruai dessus, comme si ce breuvage magique allait m’apaiser. Deux gorgées et c’était fini; j’avais l’air bien bête. 

Elle finit par voir que j’attendais quelque chose, malgré mes efforts pour le cacher. Alors ses yeux s’allumèrent, et elle se souvint. Sans autre délai, elle ouvrit son sac et, après avoir farfouillé un peu, elle en sortit une liasse de feuilles qu’elle posa sur la table.
– Désolée! J’avais oublié. J’ai préféré l’imprimer: ça me faisait moins mal aux yeux et puis, j’ai pu ajouter des notes. 

J’écrasai mon mégot dans le cendrier, puis en rallumai une derechef. Je soufflai par le nez, comme un dragon en suspens. Alors, elle reprit:

– C’est pas mal pour un premier chapitre. A part quelques passages lourdauds que je t’ai indiqués, je pense qu’on est sur un bon filon ! J’ai envie de savoir la suite, même si du coup j’ai des attentes sur ce qu’il va se passer. Bon, il faut que tu fasses attention à ne pas trop copier le personnage du Doc dans la Rue de la Sardine et Tendre Jeudi de Steinbeck. Si tu rends ce fameux Aksel plus original, je pense qu’on peut en faire quelque chose…

Ce fut un grand soulagement d’entendre ces paroles, et peu à peu je retrouvais mon état normal. On parla davantage du chapitre, et d’autres choses aussi, je lui promis de lui envoyer la suite bientôt. Au bout d’une heure, on repartit chacun chez soi, laissant derrière nous un cendrier à moitié plein.
Ce soir-là, une folie me saisit et je ne pus m’arrêter d’écrire. Je m’écroulai de sommeil à cinq heures du matin, quand enfin l’effet des substances se mit à se dissiper.

I remember the time when my dad’s parents died.

I say time because it was long. It took about a year. It was a lot of trouble for my dad and his siblings. They had to take turns visiting their parents at home, and then at the hospital where they both stayed for a while. I remember seeing them in their hospital beds.

It’s difficult to say how I felt then. I wasn’t very close to my grandparents. I had shared some things with my grandmother, though. Reading, for example, and theatre: she came to most of my end-of-year plays with the local drama club. I remember spending some afternoons in my grandparents’ house, it was filled with cigar smoke, to this day I still enjoy the smell of a cigar. One day, I was off sick from school, and I stayed there while my parents were at work. I discovered the labyrinthine world of French-dubbed American and German TV series from the 80s (Magnum P.I, Derrick, and many others) on the droning set of the living room.

I was fifteen years old, and I was busy being foolish. So I didn’t fully realise what was happening. The last day I saw my grandmother, she didn’t recognize me, and that was painful. I started thinking about death and its imminence. I started seeing dark, dark things.

It was my grandfather who left first, in winter. One morning I woke up and my dad told me. I think he hadn’t slept. I was expecting a blow, but it didn’t come. I felt quite strange, though. My grandmother would leave about a month later.

I was at my grandfather’s funeral, sitting in the pews of the village church (my grandfather, it is said, hated churches). I was with relatives and various locals. I knew where my dad was sitting. I knew I shouldn’t look, but I did. I saw him crying for the first time in my life. Then the blow came.
I had nightmares of the moment when every child has to be in his place, sooner or later.

And then, days started growing longer again.

 

***

 

Je me souviens du temps où les parents de mes parents sont morts.

Je dis temps car c’était long. Ça a duré environ un an. C’était une période de nombreux troubles pour mon père, ses frères et sa soeur. Ils devaient s’organiser pour rendre visite à leurs parents chaque jour chez eux, puis à l’hôpital où ils restèrent un certain temps. Je me souviens d’être allé les voir dans leurs lits d’hôpital.

C’est difficile de décrire mes sentiments de l’époque. Je n’étais pas très proche de mes grands-parents. J’avais partagé certaines choses avec ma grand-mère en revanche. La lecture, par exemple, et le théâtre: elle vint à la plupart de mes pièces de fin d’année avec la troupe locale. Je me souviens de certains après-midis passés dans la maison de mes grands-parents, elle était pleine de fumée de cigare, aujourd’hui encore j’aime l’odeur d’un cigare. Un jour, étant trop malade pour aller à l’école, j’y restai pendant que mes parents étaient au travail. J’y découvris le monde labyrinthique des séries américaines et allemandes sous-titrées en français (Magnum, Inspecteur Derrick et de nombreuses autres) sur la télé qui ronronnait dans le salon.

J’avais quinze ans, et j’étais trop occupé à faire des bêtises. Je ne me rendis donc pas compte de ce qu’il se passait. Le dernier jour où je vis ma grand-mère, elle ne me reconnut pas, et ce fut douloureux. Je me mis à voir des choses très, très sombres.

C’est mon grand-père qui partit en premier, en hiver. Un matin je me levai et mon père me le dit. Je crois qu’il n’avait pas dormi. Je m’attendais à un choc, mais il ne vint pas. J’avais un sentiment étrange, cependant. Ma grand-mère partit environ un mois plus tard.

J’étais aux funérailles de mon grand-père, assis sur l’un des bancs de l’église du village (mon grand-père, c’était dit souvent, détestait les églises). J’étais avec des membres de la famille et diverses figures locales. Je savais où mon père était assis. Je savais que je ne devais pas regarder, mais je le fis quand même. Je le vis pleurer pour la première fois de ma vie. C’est là que le choc vint.
J’eus plusieurs cauchemars du moment où chaque enfant doit être à sa place, tôt ou tard.

Puis les jours se mirent à s’allonger de nouveau.

Davos, Suisse, le ———


A l’attention de Monsieur le Directeur,

Je vous écris au sujet de notre patient, M. Hector Gaffer. Avant de vous expliciter ma requête, j’aimerais vous rappeler certains éléments du dossier que nous tenons sur lui depuis son arrivée.  

Il y a 2 ans, comme vous le savez, M. Gaffer a été retrouvé accidenté dans sa voiture, à quelques kilomètres de Vienne après avoir renversé et tué un piéton par sa conduite irréfléchie, en net état de délire. Nous l’avons appris par nos propres sources, car en effet ni la police ni aucune institution officielle n’a gardé trace de cet incident. Pour une raison qui demeure obscure, un soi-disant proche de M. Gaffer est apparu et est parvenu, sans doute par soudoiement, à le faire venir dans notre sanatorium ici à Davos, sous prétexte d’une « apparente tuberculose ».
Ce sont déjà des circonstances tout à fait inhabituelles, car on ne sait rien du passé de M. Gaffer, à part qu’il était un rebut de la société depuis de très longues années, et ne fréquentait à la connaissance de personne quelque riche bienfaiteur que ce soit.  

Il est clair qu’en arrivant, M. Gaffer présentait des symptômes évidents de tuberculose, notamment toux, fièvre et manque d’appétit. Mais il faut noter que dès les premiers mois, son état de santé s’est considérablement amélioré. Il a passé son temps seul, sans parler ni prendre part aux activités, à regarder par sa fenêtre les montagnes des Alpes.
C’est environ un an plus tard, le ——-, que le comportement de M. Gaffer est devenu plus étrange. Il s’est mis, du jour au lendemain, à se lier avec nos autres patients, leur parlant parfois tard la nuit; il leur explique que c’est un être exceptionnel, qu’il est venu les sauver, qu’il faut qu’ils joignent son « culte chtonien ».
Mais surtout, plus récemment, Hector Gaffer s’est mis à nier être Hector Gaffer. Il refuse maintenant de répondre à cette identification. Il prétend être français, et écrivain de profession; il exige qu’on lui rende ses « manuscrits volés ». Il a commencé, la semaine dernière, à prendre du papier et à réécrire sa première nouvelle pour prouver qu’il a raison. D’après les premières lignes, il s’agit d’un récit d’aventures tout à fait inoffensif. 


Par cette lettre, et avec tout le respect que je vous porte, j’aimerais vous exhorter, Monsieur, à bien vouloir envisager de contacter un asile psychiatrique pour y transférer M. Gaffer au plus vite. Son comportement erratique n’est plus de notre ressort, et devient de plus en plus inquiétant pour tout l’établissement. Si vous souhaitez en parler de vive voix, je me tiens bien sûr à votre entière disposition.

Je vous prie d’agréer, Monsieur le directeur, mes salutations respectueuses,

M. le Dr. ————–

When I discovered language

I discovered language recently. That is, long after learning it.

I was dozing off to a lecture when it suddenly struck me that

We were apes, convened in a room, producing sounds and gestures to

Describe these very sounds and gestures, a description

Prolonged on paper covered in scribbles, so many placeholders

For those sounds and gestures.

Then it dawned on me that

I was conceiving this with these same sounds, only mentally, and


With immediacy. I wondered how much of my thought

Was moulded in language. I saw how things, events and properties

Are conflated in forms, produced for our convenience, made to be discreet.

How these systems are humanity’s shared heritage.

I couldn’t believe what I’d been missing, when it was actually right

There, being spewed out of my mouth or out of my ball-pen.


I saw that it was everything, from metaphysics to jokes, from natural science to art,

That knowledge of language is knowledge of existence.

So I started out, with this romantic view. But then I saw

That it was an actual science, with GRAMMAR, LOGIC and even MATHS.

A great procession came in, phonemes, syntax trees, cognitive theories, word-formation

theories, the semantic-pragmatic interface, lexical aspect, information structure, corpus

methods, computational methods, formal methods, universal grammar,………………………………

I was a bit sobered. But I swam further, and when I saw that

There was a topic for everyone, Stylistics for the artist, Sociolinguistics for the

Fieldworker, Psycholinguistics for the philosopher of mind,

I knew that

Beyond the discovery of language, I would spend my life

Trying to chart it

(and ultimately fail,

for such is the fate of the scientist).

 

***

 

Quand j’ai découvert le langage

J’ai découvert le langage récemment. C’est-à-dire, bien après l’avoir appris.

Je m’endormais en plein cours magistral quand je fus soudain frappé par le fait que

Nous étions des primates, réunis dans une salle, produisant des sons et des gestes pour

Décrire ces mêmes sons et gestes, une description

Prolongée sur du papier couvert de griffonnages, autant de substitutions

Pour ces sons et gestes. 

Puis il m’apparut que

Je concevais cela avec ces mêmes sons, mais mentalement, et

Avec immédiateté. Je me demandai quelle proportion de mes pensées

Etait moulée dans le langage. Je vis comment les choses, les évènements et les propriétés

Etaient condensés dans des formes, produits pour notre service, faits pour être discrets.

Comment ces systèmes font partie de l’héritage humain.

Je n’arrivai pas à croire ce que j’avais raté, alors que c’était juste

Là, en train de se déverser de ma bouche ou de mon stylo bille.

Je vis que c’était tout, de la métaphysique aux blagues, de la science à l’art,

Que connaître le langage c’est connaître ce qui est.

C’est ainsi que je commençai, avec cette vision romantique. Mais je vis alors

Une vraie science, avec GRAMMAIRE, LOGIQUE et même MATHEMATIQUES.

Une grande procession fit son entrée: phonèmes, arbres syntaxiques, théories cognitives,

théories morphologiques, l’interface sémantico-pragmatique, l’aspect lexical, la structure

informationnelle, les méthodes sur corpus, les méthodes computationnelles, les méthodes

formelles, la grammaire universelle………………………….

Je fus alors un peu refroidi. Mais je poussai plus loin, et quand je vis

Qu’il y avait un sujet pour chacun, la Stylistique pour l’artiste, la Sociolinguistique pour

L’enquêteur de terrain, et la Psycholinguistique pour le philosophe de l’esprit,

Je sus que


Au-delà de la découverte du langage, je passerais ma vie

A tenter de le cartographier,

(et échouer au bout du compte,

car tel est le sort du scientifique).

CLAC!

C’est ainsi que fut traitée la porte d’Halvorsen par deux de ses plus proches compères, Valentin « Le Trou Noir » et Antoine dit « La Fourchette ». On aurait pu passer un certain temps à décrire leurs apparences extraordinaires, mais on se contentera d’indiquer que c’étaient des partenaires de boisson, des poivrots comme il y en a eu depuis la nuit des temps. Le Trou Noir, qui ne portait pas son nom pour rien, ne tarda pas à s’ouvrir une cannette de bière sortie de sa poche et à l’entamer goulument. La Fourchette portait un énorme sac à dos qui recelait on ne sait combien et quelles merveilles.

Il était difficile d’étiqueter la demeure d’Halvorsen, un croisement nouveau entre une hutte et un cagibi. En tout cas, tout tenait dans une seule pièce, caractérisée par un vaste bordel: chaussettes, feuilles de papier et autres bouteilles vides y vivaient en liberté.

« Ha-Ha! » tonna le Trou Noir. « Ce taudis! Y’a plus de respect! Y’a quelque chose à manger au moins, Le Viking? »
« Ferme-là et assieds-toi putain, » fit Halvorsen depuis son canapé miteux, un verre de whisky à la main. « On ira manger au bar après. J’ai rien à bouffer. »
Les deux visiteurs prirent place sur des coussins disposés par terre, séparés du canapé par une table basse où reposait la banane d’Halvorsen, entre une pile de livres et une tasse en fer remplie de culs de joints. La Fourchette ramassa un livre et examina ses couvertures. Halvorsen se redressa, finit son verre et posa ses deux mains sur la table comme pour l’ouverture d’un sommet politique.

« Il y a une épave de bateau pas loin de la plage, accessible à marée basse. Un navire marchand, peu importe. Il est quasiment intact, il y a tellement de tonnes de trucs précieux que j’ai pas pu compter. Bref, il va être découvert et fouillé par les autorités demain matin au plus tard. Si on s’y prend bien, on peut récupérer un maximum de choses pendant la nuit. Vous êtes chauds pour vous faire un peu de maille ? »

« Intéressant ! » commenta La Fourchette. « Et t’as réussi à nous ramener un échantillon ? »
Halvorsen fit un clin d’œil, amené au clou de sa performance. Il ouvrit sa banane et en sortit trois formes rocailleuses, brillantes et chacune de la taille d’un oeuf.
« Non ! De l’or ?… » demanda La Fourchette, ce qui ne manqua pas de faire tousser Le Trou Noir en pleine gorgée avalée de travers. « Merde ! » s’exclama ce dernier. « On va être riches ! » Le trio fut alors pris d’une hilarité collective. On décida de fixer les préparatifs techniques après manger. Le Trou Noir servit une cannette de bière à chacun et en prit une nouvelle pour lui : on trinqua vivement à la perspective d’une abondance future. Rien ne pourrait les arrêter.
Retenant le Trou Noir par la capuche de sa veste avec une main, La Fourchette plongea l’autre dans son sac à dos à la recherche de quelque chose.


« Au fait ! Les petits sont prêts, si ça vous dit qu’on les goûte pour que vous m’en donniez des nouvelles… » 

Cameron Morin

Cameron Morin est étudiant en doctorat à Paris. Ancien élève de l’Ecole Normale Supérieure, ses domaines de recherches portent sur la linguistique cognitive et les modèles de constructions grammaticales anglophones. https://cameron-morin.com/. 

 

Mathilde Aplincourt

Mathilde Aplincourt suit actuellement des études d’écriture scénaristique à la CinéFabrique. Elle aime bien dessiner les gens, les films avec des chiens, les histoires de filles, et le fantastique. Elle prépare son premier court-métrage qui sera tourné fin août.